Face aux diverses institutions qui tentent d’encadrer nos vies, face au pouvoir de médias qui manipulent l’opinion plus qu’ils ne l’informent, la mise en œuvre de dynamiques citoyennes hors de chaperons institutionnels est encore possible. Plus qu’un simple témoignage, ce texte de Laurent Fabas décrit l’émergence et l’organisation spontanée et réussie de 2 manifestations anti RN. Une proposition de méthode, source d’inspiration pour le futur ?
La rédaction

Allégorie représentant sous un ciel bleu une jeune femme souriante tendant des fleurs à un type d’extrême droite en uniforme,
coiffé d’un bonnet d’âne (image IA)
Tout commence par un vertige. Le sentiment soudain que votre ville, votre territoire, ce lieu que vous habitez et que vous aimez, est sur le point d’être submergé définitivement par l’angoisse et la peur. Ce fut le cas à Narbonne, un matin d’hiver, quand nous avons appris que l’extrême droite avait choisi notre cité pour y tenir une de ses grand-messes nationales. Une affirmation symbolique, une tentative de colonisation de l’imaginaire local. Ce fut le cas à Montargis le printemps suivant.
Ce vertige, des dizaines d’autres territoires en France auraient pu le ressentir, ou le ressentiront demain. Car leur stratégie est claire. Ils ont brisé le plafond de verre en 2022 et 2024 au cœur de ces villes moyennes, de ces sous-préfectures que l’on pensait à l’abri du front républicain. Ils viennent maintenant planter leur drapeau. Chacune de nos villes peut devenir, le temps d’un week-end, le décor de leur propagande. La question qui se pose alors est radicale, existentielle : que faire ? Baisser la tête en attendant que l’orage passe, ou se redresser ?
À Narbonne, nous avons choisi de nous redresser. Sans plan préétabli, sans mot d’ordre venu d’en haut, un sursaut a eu lieu. Un cri du cœur lancé par des citoyens, des artistes, des militants, qui s’est transformé en un bricolage chaotique et magnifique, en une marée humaine et festive. Nous n’avons pas seulement dit « non », nous avons opposé à leur bruit de bottes le son de nos fanfares, à leur discours de fermeture la chaleur de nos débats, à leur haine la contagion de notre joie. Nous avons fait de la politique avec nos mains, nos cœurs et nos corps.
Le récit de cette riposte est celui d’un laboratoire politique improvisé, né dans des conditions difficiles. Mais sa plus grande victoire est peut-être que son écho a aidé d’autres à lever aussi la tête. Quand Montargis a subi le même sort, notre expérience était là comme une chandelle dans l’obscurité, une graine d’espoir….
Le présent article se propose donc de disséquer notre expérience narbonnaise et la mobilisation de Montargis. Car en comparant ces deux combats, leurs points communs et leurs différences fondamentales, se dessinent les leçons cruciales d’un antifascisme par le bas, un manuel de résistance à l’usage de toutes celles et tous ceux qui, demain, refuseront de laisser leur ville se faire voler son âme.
Narbonne, laboratoire de l’adversité fertile
Pour que notre riposte puisse devenir une source d’inspiration, nous devons raconter nos difficultés, et les leçons que nous en avons tiré. Narbonne ne fut pas un terrain conquis. Ce fut un laboratoire à ciel ouvert où chaque obstacle nous a forcés à inventer, à innover, à nous souder. Notre modèle est le fruit d’une adversité qui s’est révélée extraordinairement fertile.
D’abord, l’auto-organisation s’est imposée non comme un choix idéologique, mais comme une nécessité vitale. Au moment où le couperet est tombé, il n’existait aucune structure politique unitaire prête à l’emploi. Au grand dam des militants de base, l’appareil local du Nouveau Front Populaire était à l’arrêt. La table était rase. Face à l’urgence, nous n’avions pas de mode d’emploi. Nous l’avons donc écrit nous-mêmes, soir après soir, dans des salles prêtées à la hâte. Des commissions thématiques (communication, musique, débats, service d’ordre) ont fleuri spontanément. Notre démocratie horizontale, avec ses assemblées générales toujours souveraines, n’était pas un idéal abstrait. Il s’agissait du seul outil dont nous disposions pour transformer une angoisse partagée en une force collective.
À cette absence de cadre s’est ajoutée l’hostilité passive de la municipalité. Loin de voir en nous des partenaires pour la défense des valeurs républicaines, le maire « apolitique » nous a considérés comme un problème à gérer, un risque à contenir. Les demandes administratives se sont transformées en parcours du combattant, l’inertie en arme de dissuasion. Le point d’orgue de cette défiance fut son refus catégorique de fermer le boulevard qui longeait notre site. Cette décision, qui aurait permis de sécuriser simplement le périmètre, nous a mis en danger. Mais elle a provoqué un électrochoc salutaire. Puisque nous n’avions aucune protection institutionnelle, nous devions être notre propre rempart. Nous avons compris que la masse de nos corps, notre détermination tranquille et notre nombre seraient notre seule muraille. Cette contrainte a forgé notre conscience collective bien plus efficacement que n’importe quel discours. Nous n’étions plus des manifestants demandant une autorisation, nous étions un peuple reprenant possession de sa rue.
Cette dynamique a d’ailleurs révélé une fracture avec certains corps constitués. L’attitude des responsables de la CGT fut symptomatique. Celle-ci, habituée à des cortèges maîtrisés, a manifesté une crainte palpable des « débordements » d’un événement qui lui échappait en partie. Le 1er mai, son service d’ordre a pris une décision qui en dit long : il a encadré le « carré de tête » du défilé syndical, et rien d’autre, se désengageant de la sécurité du rassemblement festif de l’après-midi. Ce n’était pas un acte hostile, mais le reflet d’une culture de la prudence, une difficulté des grands appareils à faire confiance à un mouvement populaire dont ils ne tiraient pas toutes les ficelles. Pour nous, ce fut une leçon. L’unité de la base se construit parfois en dépit des logiques et des méfiances des états-majors.
Enfin, si le soutien institutionnel et national s’est révélé inégal, nous avons trouvé notre force ailleurs, dans nos propres racines. Car ce sont les artistes d’ici, les groupes locaux, les chorales du coin qui ont répondu présents les premiers, avec une générosité et un enthousiasme qui ont façonné la journée. Sans sous-estimer l’apport des figures nationales qui nous ont soutenu, le moteur de notre riposte ne fut pas importé, il était endogène. Notre succès n’a pas été celui d’une image médiatique, mais celui d’une culture populaire, vivante et ancrée, fière de défendre son territoire. Cette authenticité fut notre plus grande force, la preuve éclatante que nous n’avions besoin de personne d’autre que de nous-mêmes pour faire la démonstration de notre vitalité citoyenne.
Montargis, l’écho et la métamorphose du modèle
Le bruit de notre fête narbonnaise a voyagé plus loin que nous ne l’imaginions. Ce ne fut pas une filiation formelle, mais un écho, un récit qui a circulé discrètement dans les réseaux militants. L’histoire de notre réussite, forgée dans l’adversité, a servi à une chose essentielle : elle a déminé les craintes associées par méconnaissance à l’antifascisme, et offert un espoir tangible à ceux qui, à Montargis, se retrouvaient face au même vertige. Mais si l’inspiration était là, la pratique, elle, s’est métamorphosée, révélant des logiques différentes.
À Montargis, le collectif n’est pas parti d’une page blanche. Il a pu s’appuyer sur un squelette politique existant : les forces vives du Nouveau Front Populaire et la figure d’un ancien candidat aux législatives. Cette structure préexistante a permis une mobilisation plus rapide, plus efficace, mais aussi inévitablement plus verticale. Là où nous inventions nos processus en marchant, ils ont pu s’appuyer sur des canaux de communication et des hiérarchies de décision déjà établis, aptes à rassurer les interlocuteurs institutionnels. Dans un contexte temporel encore plus contraint qu’à Narbonne, tout juste un mois entre l’annonce et la tenue de l’évènement, l’efficacité dès le premier jour a été déterminante.
Le contraste le plus saisissant fut dans l’attitude du pouvoir local. Quand nous affrontions un maire jouant la carte de la neutralité hostile, Montargis a bénéficié de l’appui d’un maire de droite, mais ouvertement opposé au Rassemblement National. Et cela a tout changé. Son soutien a transformé la nature même du défi. Le site choisi, un parc municipal ceint de grilles, offrait un périmètre naturellement sécurisé. La logistique était facilitée, les autorisations fluides. La question angoissante de la sécurité, qui fut le creuset de notre cohésion à Narbonne, n’était plus un problème à résoudre pour le collectif, elle devenait une donnée.
La proximité de Paris facilita la venue de figures politiques et syndicales nationales et des médias. La CGT, rassurée par un cadre institutionnel classique et par un dispositif qu’elle jugeait fiable, s’engagea cette fois sans réserve, son service d’ordre encadrant l’événement de bout en bout. La démonstration de force était réussie, l’image d’unité impeccable, la couverture médiatique assurée. Comme à Narbonne, en termes de nombre, la mobilisation joua dans la même cour que celle de l’extrême-droite emportant des commentaires agacés du député Rassemblement National de la circonscription.
Les médias passèrent cependant sous silence la différence la plus notable entre les deux évènements : la place des artistes. À Narbonne, la proposition était foisonnante, sur trois scènes et une quatrième improvisée se succédèrent à un rythme effréné la fine fleur de la scène musicale locale. Les orateurs eux s’exprimaient en parallèle dans des salles dédiées. À Montargis, les prises de paroles institutionnelles occupèrent longtemps l’unique scène, la musique vint après.
Cette différence de programmation n’est pas anecdotique. Elle révèle deux logiques et deux échelles de la bataille culturelle qui fait rage. L’une nationale, l’autre locale.
Pour exister dans l’espace médiatique national, il faut mobiliser des figures connues de ces milieux. La facilité de cette mobilisation est inversement proportionnelle à la distance depuis Paris. Mais par leur nature de réaction à la tenue d’un rassemblement d’extrême-droite, les évènements sont condamnés à faire figure de note de bas de page dans le flot informationnel. Pour accéder à ce glorieux rôle de poil à gratter deux éléments comptent, le nombre de manifestants et les têtes d’affiche. Malgré un nombre moindre de manifestants, Montargis a indéniablement joui d’une meilleure couverture.
Localement, les enjeux sont beaucoup plus élevés. La combinaison des deux rassemblements dans une ville moyenne laissera une empreinte durable dans la mythologie politique locale. L’atmosphère semblera soudainement plus claire comme si le champ des avenirs possibles s’était réouvert. La réponse et sa nature feront l’objet de récits. Et au cœur de ces récits se jouera la bataille culturelle qui déterminera le destin politique du territoire.
Trois leçons politiques
Notre mobilisation à Narbonne fut bien plus qu’une simple réaction. En y repensant, nous comprenons que, sans le savoir, nous avons mené une action fondatrice. Le meeting de l’extrême-droite à Narbonne peut être compris comme la tentative de prise de possession symbolique d’une ville moyenne après ses succès aux élections de 2022 et 2024. Il s’agissait d’une chose nouvelle qui appelait une réponse nouvelle. Ce combat, mené dans des conditions difficiles, est devenu un précédent, un terrain défriché sur lequel d’autres pourront se lever à leur tour.
Leçon 1 : Raconter une mobilisation réussie
L’expérience de Narbonne a d’abord démontré que le premier combat est celui de la possibilité. En affrontant une préfecture méfiante et une municipalité peu coopérative, l’enjeu était de prouver qu’une mobilisation citoyenne antifasciste pouvait être à la fois massive, joyeuse et respectueuse de l’ordre public. En y parvenant, une jurisprudence de fait a été créée. Pour les pouvoirs publics, il est désormais plus difficile d’agiter le spectre du chaos. Pour les organisateurs suivants, comme à Montargis, le chemin est ainsi balisé. La négociation peut se faire sur des bases plus sereines.
De même, face aux appareils politiques et syndicaux, parfois pétris de prudence, le succès a eu un effet pédagogique puissant. Il a prouvé qu’une dynamique citoyenne, même si elle les déborde, n’est pas une menace mais une chance. Le récit d’une fête populaire, portée par des forces locales, devient alors un outil pour balayer les craintes et les hésitations. Il offre la démonstration que soutenir de telles initiatives n’est pas un risque à courir, mais une occasion à saisir pour toutes les forces démocratiques.
Leçon 2 : Légitimer l’antifascisme
Le legs le plus profond n’est peut-être pas tactique, il est sémantique. Face à la caricature de « l’antifa » hurlant et purement réactif, volontiers colportée par les médias de masse, la première bataille est celle de la légitimité. En plaçant le débat de fond, l’histoire et la sociologie au cœur de l’action, l’antifascisme se réaffirme comme ce qu’il est. L’antifascisme n’est pas un slogan, mais une pensée, une culture, une construction politique nourrie de valeurs humanistes. Le combat est ainsi déplacé sur le terrain de l’intelligence et de la raison.
La seconde, plus décisive encore, est la bataille du désir. La dimension festive et populaire d’un tel événement n’est pas un accessoire, mais une offensive culturelle. À l’esthétique froide et martiale de l’extrême droite, il faut opposer la chaleur des fanfares. À leur entre-soi sécurisé, la générosité des repas partagés. Il ne s’agit plus seulement de dénoncer leur projet de société, mais d’incarner le nôtre et de le rendre infiniment plus attractif. En prouvant que le camp du progrès est celui de la joie, de la création et de la fraternité, la victoire obtenue est bien plus essentielle qu’un simple rapport de force dans la rue. Les participants montrent alors pour quel monde désirable ils se battent. Et ce monde fait envie.
Leçon 3 : La bataille culturelle du centre et de la périphérie
Enfin, cette double expérience a révélé une étrange chorégraphie, une géographie politique lourde de sens. À Narbonne comme à Montargis, le schéma fut le même. L’extrême droite, choisit de se bunkeriser dans un lieu clos en périphérie, alors que le mouvement de riposte, occupait le cœur symbolique et vivant de la cité. Cet acte d’occupation n’est pas anodin. Il est une affirmation physique d’une légitimité citoyenne. En investissant le centre, l’agora, l’espace de l’échange et de la culture, la riposte rappelle qui est au cœur du projet démocratique. Eux représentent la citadelle assiégée par ses propres peurs, la faction qui a besoin de murs pour exister. En face se trouve le forum ouvert, le peuple qui respire sur la place publique. Et dans cette simple image, tout est dit.
Conclusion
À Narbonne, puis à Montargis, les participants ont fait bien plus que manifester. Des brèches ont été ouvertes. Brèche dans le récit d’une victoire inéluctable de l’extrême droite, en montrant que le nombre et la détermination peuvent changer le cours d’une histoire locale. Brèche dans la caricature d’un antifascisme marginal, en prouvant qu’il peut être l’affaire de tous, populaire, intelligent et festif. Brèche, enfin, dans la solitude des citoyens qui se croyaient isolés, en leur offrant des espaces pour se retrouver, débattre, chanter et simplement être ensemble.
Ces événements enseignent que la bataille culturelle n’est pas qu’une affaire de plateaux télévisés, et que, paradoxalement, la venue de l’extrême-droite dans une ville moyenne peut être l’étincelle qui y revitalise le combat politique. La véritable victoire ne se mesure alors pas seulement à la une des journaux, mais à l’atmosphère changée d’une ville, au regard fier des participants, à la conversation qui se prolonge sur un marché la semaine suivante. Elle se mesure à la capacité à produire un récit plus puissant, plus beau et plus vrai que celui de l’adversaire.
Le modèle esquissé n’est pas une forteresse, mais un champ ouvert. Il invite chacun, dans sa ville ou son village, à prendre sa part, à mêler la pensée à la fête, l’ancrage local à l’humanisme universel. Il propose une solution pour vaincre le vertige. Se lever, occuper le centre, et y faire résonner une musique plus belle.
Laurent Fabas pour le Clairon de l’Atax le 18/06/2025

