Narbonne (image Pixabay)
En ce mois d’octobre 2025, alors que le paysage politique national se noie dans une instabilité chronique, tissant et détissant les fils de l’union de la Gauche ou de sa discorde au gré des semaines, Narbonne se trouve à la croisée des chemins. L’échéance des élections municipales de mars 2026 approche, et avec elle, la nécessité pressante d’une vision claire pour l’avenir de la cité.
La ville est confrontée à ses propres défis, de la précarité sociale à la menace des changements climatiques, sous une administration marquée par le clientélisme et une gestion opaque. Dans ce contexte, la montée en puissance de l’extrême droite, concrétisée par son grand rassemblement du 1er mai dernier à l’Arena, a agi comme un véritable catalyseur, soulignant l’urgence d’une riposte démocratique.
Un souffle d’espoir a traversé Narbonne avec l’émergence d’un puissant élan citoyen, capable de fédérer bien au-delà des chapelles politiques traditionnelles. Pourtant, cet espoir d’union par la base se heurte aux stratégies persistantes des appareils partisans, qui, par leurs divisions et leurs calculs, menacent de livrer la ville à ceux-là mêmes qu’ils prétendent combattre. C’est dans ce dédale complexe d’aspirations citoyennes et de fractures partisanes que réside le dilemme crucial des progressistes narbonnais.
I. Le Scénario Pré-électoral
Le ballet pré-électoral à Narbonne est une confrontation à plusieurs acteurs, chacun tentant de se positionner dans un contexte national de grande volatilité.
A. Nouveau Narbonne, la vieille droite
Le maire sortant, Bertrand Malquier, s’inscrit dans une logique de continuité. Il est le nouvel héritier, il est devenu maire en cours de mandat, de la dynastie fondée par Hubert Mouly qui a dirigé la ville presque sans discontinuer depuis plus de 50 ans. Sans s’afficher sous une étiquette partisane stricte, il bénéficie du soutien tacite des formations de droite. Sa stratégie vise à se poser en gestionnaire et à incarner un rassemblement au-delà des idéologies, souvent en mettant l’accent sur des thèmes comme la sécurité ou l’immigration, dans une tentative de contenir la progression de l’extrême droite.
B. L’Offensive du Rassemblement National
L’extrême droite, forte de ses récentes percées dans l’Aude aux élections législatives de 2022 et 2024, a clairement marqué son intention pour Narbonne. Le meeting national organisé le 1er mai 2025 à l’Arena n’était pas seulement une démonstration de force, mais une véritable affirmation de son ambition locale.
C. La Gauche fracturée
Historiquement, la gauche narbonnaise a souvent abordé les élections en étant divisée, un scénario qui, en 2020, s’est avéré coûteux. La perspective de 2026 n’échappe pas à cette tension. Pourtant une mécanique s’impose. Si, au premier tour, aucune liste de Gauche ne parvient première ou deuxième, ceux qui veulent faire barrage au RN pourraient donner leur suffrage au maire sortant. L’unité est une condition nécessaire de la victoire.
Narbonne en Grand, l’unité incomplète
Une coalition regroupant le Parti Socialiste, le Parti Communiste Français, Les Écologistes et toute une série de petits partis s’est formée. Le point de départ de cette union a été le choix d’exclure La France Insoumise. Elle cherche depuis à se présenter comme le fer de lance de l’union progressiste et insiste sur les citoyens non-encartés qui l’ont rejointe. Centrée sur le Parti Socialiste, sa stratégie consiste à placer son candidat, Nicolas Sainte-Cluque, au cœur du jeu électoral. Elle s’est positionnée très tôt, et a bénéficié d’une couverture médiatique locale favorable, le journal « L’Indépendant » notant en mars 2025 la non-inclusion de La France Insoumise comme une simple donnée secondaire du paysage, plutôt qu’une fracture. Cette approche, qui se présente comme un rassemblement tout en écartant une composante significative de la gauche, interroge sur la profondeur et la légitimité de cette « union » aux yeux de l’ensemble de l’électorat progressiste. Cette question originelle a été renforcée lorsque Narbonne en Grand a lancé sa campagne quelques jours avant le 1er mai dans le but affiché de préempter l’expression électorale de la riposte à la venue du RN, au détriment de l’union plus large que représentait le collectif d’organisation du 1er mai. Narbonne en Grand se présente depuis sa création comme une plateforme, puis une liste citoyenne. Narbonne en Grand se considère comme la « grosse » liste qui n’a pas vraiment besoin des autres, et qui avance. Mais la dynamique peine à se constituer.
La France Insoumise, de la rupture à l’isolement
La France Insoumise, fidèle à sa ligne nationale de rupture avec les politiques gouvernementales, fait face à ses propres défis locaux. Une tendance à l’intransigeance doctrinale de certains de ses animateurs, parfois teintée de difficultés relationnelles, a pu localement freiner l’ouverture nécessaire aux alliances. Cette posture les cantonne, involontairement, à un rôle d’acteur solitaire.
Pourtant La France Insoumise promeut l’Union Populaire, une union de la Gauche purgée des logiques d’appareil. Pour les municipales elle a défini des critères que doit remplir une liste citoyenne pour être soutenue par LFI. Ces critères prennent la forme de 9 garanties programmatiques qui sont supposés être adaptées localement. La communication narbonnaise de La France Insoumise a échoué à montrer son ouverture. Certains ont bien sûr choisi de ne pas la voir, mais des choix de formulations fermées et des adaptations locales comportant des mesures purement et simplement illégales sont aussi à blâmer.
L’hypothèse citoyenne
Tous les partis sont d’accord, au moins dans leur communication, sur l’idée d’une liste citoyenne. Même si les membres de la liste pourraient en être issus, la place des partis serait alors celle d’un soutien extérieur. Ils sont également d’accord sur l’intégralité du programme, ou au moins de ses grandes lignes, si on le limite aux compétences du bloc communal. Les divergences relèvent de postures.
Il semblerait dès lors qu’il existe un moyen pour unir la Gauche. Il s’agirait de constituer un groupe de personnes diverses et reconnues pour leur compétence et capables de travailler ensemble pour recevoir le soutien des partis. Cette lecture est au cœur de l’espoir des militants progressistes pour Narbonne.
II. L’Élan Citoyen
Le Nouveau Front Populaire en 2024 a rassemblé les militants de Gauche narbonnais peut-être pour la première fois. Beaucoup y ont trouvé une réponse à leurs aspirations que les querelles parisiennes entre partis n’ont pas réussi à briser. Au-delà des stratégies partisanes, une force nouvelle a surgi de la base, démontrant le potentiel d’une autre forme d’engagement politique.
A. La fête Antifasciste du 1er Mai
La décision du Rassemblement National d’organiser son meeting national du 1er mai 2025 à Narbonne, a provoqué une réaction citoyenne spontanée et massive. Le Collectif 1er Mai a transformé cette menace en une opportunité, organisant un village antifasciste festif, culturel et ouvert, au cœur de la ville. Cette mobilisation, qui a rassemblé entre 5000 et 8000 personnes, a été une victoire symbolique et culturelle éclatante, prouvant qu’il est possible de s’opposer à la haine par la joie, le débat et la solidarité. Ce mouvement d’auto-organisation, en dehors des cadres rigides des partis, a démontré la capacité des citoyens à construire une politique par le bas, à la fois efficace et rassembleuse.
B. Une Seule Gauche pour Narbonne
L’appel « Une seule gauche pour Narbonne », lancé dès avril 2025, a visé à traduire cet élan citoyen en une offre politique concrète pour les municipales. Ce collectif cherche à jouer un rôle de passerelle et de catalyseur. Il veut pousser à construire un projet commun qui dépasse les divergences historiques, en se concentrant sur la justice sociale, la transition écologique et une démocratie locale renouvelée.
L’Assemblée Citoyenne du 7 octobre 2025 qu’il a convoquée a été un moment clé. La poursuite de la démarche d’union a été votée a l’unanimité. Il a envoyé un signal fort à tous les acteurs politiques, soulignant l’attente de la base.
Cependant, l’union ne s’est pas faite. La prise de parole d’un responsable de Narbonne en Grand expliquant qu’une stratégie à deux listes qui se rassembleraient au second tour lui semblait pertinente a provoqué des remous.
C. Le Mouvement Citoyen Narbonnais
Le Mouvement Citoyen Narbonnais (MCN) est un autre acteur impliqué dans les municipales. Allié du PS et du PCF en 2020, il compte dans ses rangs deux conseillers municipaux. Pourtant ce n’est pas un parti. Il s’agit d’un objet politique singulier né dans le quartier Saint Jean Saint Pierre, un quartier populaire. Son ambition est d’élargir le champ démocratique. Il redonne la parole à ceux qui ne l’avaient plus, sans attendre d’y être autorisé. Il parle d’expérience vécue, pas de communication. Les partis peinent à analyser sa nature et à comprendre ses demandes, projetant leurs propres modes de pensée et leurs présupposés sur un objet qui ne suit pas les mêmes règles.
Devant la réticence de Narbonne en Grand à travailler ensemble, le MCN a acté la nécessité d’entamer sa propre campagne. Cela marque une étape difficile. Elle reflète la prise de conscience que l’union totale nécessite l’établissement d’un rapport de force. Le poids des divisions et des inimitiés personnelles continue d’entraver un rassemblement plus large et rapide.
D. Le foisonnement militant
La gauche est foisonnante. De nombreux autres collectifs ou dynamiques, actifs sur le terrain, qui ont des choses déterminantes à dire dans cette campagne ne se sont pas encore manifestés.
III. Le Dilemme des Citoyens Engagés
Face à cette configuration complexe et aux fractures persistantes, les citoyens progressistes de Narbonne se retrouvent devant des choix cruciaux, chacun portant son lot d’opportunités et de risques.
A. La tentation de l’éloignement
Pour certains, le spectacle des divisions incessantes, des stratégies partisanes et des querelles de personnes peut conduire à un profond épuisement. L’option du renoncement, de prendre ses « vacances politiques », apparaît alors comme une issue. Le citoyen, lassé par une politique qui semble tourner en rond, se retire du jeu, laissant le champ libre aux forces les plus mobilisées. Cette désaffection, si elle est compréhensible, affaiblit inévitablement le camp progressiste et renforce paradoxalement ceux que l’on voudrait combattre.
B. Maintenir la pression
Une autre voie est celle de la persévérance civique. Il s’agit de continuer à œuvrer au sein des collectifs citoyens comme « Une seule gauche pour Narbonne », à interpeller les partis, et à exiger avec constance une réelle volonté d’union et de transparence. Cette approche vise à maintenir une pression par la base, à rappeler l’urgence de l’unité et à nourrir le débat de fond, sans se laisser enfermer dans les logiques d’appareils. Cependant, ceux qui choisissent cette voie s’exposent à un risque non négligeable. Leurs efforts seront minimisés, voire moqués, par des structures partisanes parfois hermétiques aux appels de la base.
C. Influencer de l’Intérieur
Une troisième stratégie, plus complexe mais potentiellement décisive, consiste à embrasser l’une des dynamiques existantes. Il ne s’agit pas là de renoncer, mais au contraire de devenir un acteur interne de la convergence. Cette action transparente viserait à pousser, loyalement, face à sa dynamique hôte, vers un projet municipal qui intègre les aspirations citoyennes profondes, en gardant à l’esprit la possibilité d’une union jusqu’au dernier moment. Cette voie exige une maturité politique certaine, une capacité d’influence subtile, et une détermination à ne pas laisser les divergences initiales saborder l’objectif final d’une alternative progressiste pour Narbonne. Ceux qui choisissent cette voie seront regardés avec suspicion par tous ceux qui comprennent la loyauté comme binaire. Ceux qu’ils n’auront pas rejoint les diaboliseront, ceux qu’ils auront rejoint les regarderont avec méfiance. Tel est le prix pour donner une chance à tous d’améliorer la ville.
Un Appel à la Maturité Collective
En octobre 2025, la gauche narbonnaise est à un tournant critique. L’instabilité nationale et la menace grandissante du Rassemblement National exigent une réponse unie. L’élan du Collectif 1er Mai a brillamment démontré qu’une autre politique est possible, une politique joyeuse, rassembleuse et profondément ancrée dans le citoyen. Pourtant, les dynamiques partisanes continuent de créer des divisions, risquant de fragiliser toute tentative de construire une alternative solide.
La responsabilité collective est immense. C’est aux citoyens engagés, forts de l’expérience du 1er Mai, de pousser les acteurs politiques à transcender leurs clivages. L’union ne peut se décréter d’en haut, ni se faire au détriment d’une partie de la gauche. Elle doit se construire avec courage, transparence et une réelle écoute des aspirations populaires. Sans cela, la ville risque d’être livrée à des forces qui menacent ses valeurs fondamentales. La musique du 1er mai doit continuer de résonner, porteuse d’un avenir désirable et solidaire, pour que Narbonne ne se laisse pas voler son âme.
Laurent Fabas pour le Clairon de l’Atax le 22/10/2025



