L’industrie nucléaire française aurait-elle perdu son savoir faire ?

Cette fois ce qu'on savait depuis longtemps est devenu officiel : dans un rapport aux parlementaires, l'ASN le "gendarme du nucléaire" s'inquiète des pertes de compétence de l'industrie nucléaire française qui seraient à l'origine de nombreux incidents et retards.

Nucléaire, chronique d’un désastre annoncé (suite)

Depuis plus de 2 ans le Clairon de l’Atax alerte ses lecteurs sur la multiplication des incidents qui concernent la filière nucléaire française, ces incidents touchent autant le fonctionnement des centrales que la qualité et l’état des équipements. On pourrait penser que cette situation était du au vieillissement du parc nucléaire (les 2/3 des 58 réacteurs français atteindront l’âge de 40 ans d’ici 2025) et aux difficultés d’adaptation du matériel a des normes de sûreté toujours plus exigeantes. Mais les incidents et difficultés diverses rencontrées dans la construction de l’EPR de Flamanville montrent que les équipements neufs rencontrent les mêmes problèmes, ce qui pose le problème de la compétence des entreprises opérant dans la filière nucléaire française.

La question de la compétence de l’industrie française est officiellement posée.

Bernard Doroszczuk, le nouveau président de l’ASN, vient de tirer le signal d’alarme le jeudi 16 mai dernier, lors de l’audition annuelle de l’ASN  par l’Opecst (Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques).
Le président de l’ASN a tout d’abord apporté des précisions quant aux soudures du circuit secondaire de l’EPR de Flamanville. Elles ont été détectées comme problématiques en juillet 2015 par EDF qui ne les a signalées à l’ASN qu’en 2017 ! 8 soudures posent particulièrement problème car situées dans un endroit quasi inaccessible entre deux enceintes de confinement du réacteur. Sur ces 8 soudures, 1 est qualifiée de défectueuse tandis que les 7 autres sont déclarées « hors normes ». Un bras de fer est engagé entre EDF qui considère que ces soudures devraient tenir une fois le réacteur en fonctionnement et l’ASN qui demande qu’elles soient réparées, ce qui retarderait encore la mise en service de l’EPR. Faute de réparations, c’est tout le circuit de refroidissement qu’il faudrait transformer pour prendre en compte un éventuel risque de rupture ! En tout état de cause l’ASN rendra son avis définitif en juin prochain après avoir auditionné EDF.
Sur les causes de ces malfaçons, Bernard Doroszczuk a écarté dans son exposé l’argument que les normes française était trop élevées et que la règlementation française était excessive. Il a fait remarquer que ces mêmes normes avaient été respectées sans problème lors de la construction d’une centrale française il y a 20 ans, ainsi que récemment lors de la construction de l’EPR chinois de Taïshan (actuellement en fonctionnement) ainsi que de celui d’Olkiluoto en Finlande.
Selon lui les difficultés rencontrées sont dues à une perte de compétence de l’industrie nucléaire française y compris dans le cas de chantiers assez classiques et particulièrement en matière de génie civil et de soudures.. Il déclare que cette situation « soulève un doute sur la capacité de la filière nucléaire à mener des travaux d’importance ».

Par ailleurs le président de l’ASN semble s’inquiéter des retards pris dans certains secteurs de la filière nucléaire et qui risquent de poser problème à moyen terme. Dit avec diplomatie cela donne : «Ce qui n’est pas engagé [rapidement], ne sera pas disponible ». Ou comme cela est écrit dans le rapport de l’ASN  (1) : Chez l’ensemble des exploitants, la reprise et le conditionnement des déchets anciens, ainsi que les opérations de démantèlement, rencontrent encore des difficultés qui conduisent soit à des retards, soit à des changements de stratégie au bout de plusieurs années d’étude. Dans ces domaines, une vigilance particulière doit être portée aux facteurs clés que sont la gestion de projet et les moyens attribués à la réalisation des opérations.

Enfin B. Doroszczuk pointe du doigt 3 enjeux qui conditionnent l’avenir de la filière nucléaire :

  • il faut mettre en œuvre rapidement des solutions en matière de gestion des combustibles usés et des déchets nucléaires (ndlr : les stockages actuels sont déficients en matière de sécurité / sûreté et atteignent la saturation), de manière à ce qu’elles soient opérationnelles dans 10 à 15 ans.
  • Il faut maintenir les marges de sécurité face aux aléas et donc ne pas lésiner sur les moyens et budgets : une installation en panne peut se répercuter sur le fonctionnement de toute la filière
  • Il faut reprouver un niveau de compétences car actuellement : « Les difficultés [du nucléaire] ont fait naître un doute ».  Selon lui le secteur du nucléaire doit « se ressaisir » faute de quoi les talents comme les entreprises, particulièrement les PME se détournent vers d’autre secteurs industriels plus attractifs ce qui risquerait de poser rapidement des problèmes de maintenance.

Le rapport de l’ASN est donc loin d’être optimiste et l’état de la filière nucléaire française qui y est décrit, contraste avec ce qui apparait des intentions du président Macron, notamment la perspective de construire 6 nouveaux EPR !

Un premier Bilan de l’ASN en matière de lutte contre les fraudes

Compte tenu des fraudes constatées par l’ASN dans le fonctionnement des centrales mais aussi lors des travaux d’entretien et de construction, l’ASN avait élaboré en 2018 un plan anti-fraudes. Dans le cadre de ce plan, un portail destiné aux lanceurs d’alerte avait été ouvert en novembre 2018 (2).
Au bout d’un semestre de fonctionnement l’ASN a dressé un premier bilan. 22 signalements ont été reçus : ils comprennent des irrégularités relatives à la sûreté nucléaire, à la radioprotection des personnes et à la protection de l’environnement. 4 de ces signalements concernant de la fraude ont été transmis au procureur de la république (ils sont actuellement couverts par le secret de l’instruction).
Les signalements concernent des installations nucléaires de base, les activités médicales ou les organismes agréés. « Les faits signalés peuvent être d’ordre technique – comme l’emploi de matériaux inadaptés ou l’absence de réalisation de certains contrôles – ou organisationnel, tel que la réalisation d’activités (soudage, examens non destructifs, etc.) par des personnes n’ayant pas les compétences requises ou la réalisation de contrôles par des organismes internes », sont aussi relevés selon l’ASN : la « modification de résultats d’essais, [la] falsification de l’identité de la personne ayant réalisé une opération (contrôle technique, soudage, examen non-destructif, etc.), la non-réalisation de certaines opérations (remplacement de pièces par exemple ou vérifications techniques spécifiques) ».

Mais le plan d’action anti fraude comprend encore d’autres mesures : le renforcement des procédures de contrôle internes aux fabricants et aux exploitants, le recours à des organismes externes pour contrôler les acticités de fabrication, un renforcement des contrôles propres à l’ASN notamment l’accroissement des inspections et la déclaration obligatoire à l’ASN des fraudes constatées par l’exploitant.
Par ailleurs l’ASN va se coordonner avec l’ANSM l(Agence nationale de sécurité du médicament) et la DGCCRF (Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes) et intégrer un cadre de la gendarmerie nationale pour renforcer son potentiel d’expertise.

De la fraude dans le domaine du nucléaire : on croit rêver !

Adresse du portail destiné aux lanceurs d’alerte :
https://www.asn.fr/Divers/Signalement-Lanceur-d-alerte

 

Curly Mac Toole pour le Clairon de l’Atax le 19/05/2019

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Notes:
  1. https://www.asn.fr/Informer/Actualites/Rapport-de-l-ASN-sur-l-etat-de-la-surete-nucleaire-et-de-la-radioprotection-en-France-en-2018
  2. (cf. archives du Clairon décembre 2018 https://le-clairon-nouveau.fr/wordpress/blog/2018/12/23/nucleaire-un-dispositif-dalerte-a-lusage-des-citoyens/)

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