La glottophobie ou l’uniformisation débilitante

En France les accents générés par les langues régionales ont toujours fait l’objet de réactions ambigües. Tantôt positives, lorsqu’il s’agit par exemple de vanter dans des chansons ou des publicités la « pointe d’ail » de l’accent du midi, elles deviennent dépréciatives lorsqu’il s’agit d’évoquer le sérieux des propos de tel ou tel, qui s’exprime avec un « accent ». Parler avec un accent comme les méridionaux, les « schpountz » alsaciens ou mosellans, les Auvergnats, etc. ça ferait « plouc » !
D’où surgit cette glottophobie : s’agit-il d’un effet collatéral du centralisme parisien ?

La rédaction

« Plouc » et « Parisiens » images E. Michalat & G. Pantaleão de Pixabay

La discrimination par l’accent est une réalité. La proposition de loi contre la glottophobie portée notamment par les députés de l’Aude vient lui donner un sens juridique. Elle mène elle aussi à assigner à des individus des caractéristiques, des qualités ou des défauts, en se référant à un imaginaire fantaisiste. Nos idéaux républicains en sont sapés. C’est en confondant intégration à la française et uniformisation, que notre société néglige des talents et est administrée par une armée de clones.

Le mécanisme est insidieux. Quel enfant du Midi n’a pas entendu un interlocuteur s’émerveiller de croiser un rayon de soleil lorsqu’il s’est aventuré trop au nord ? Ce premier contact sympathique devient vite un fardeau. Il sera poussé à se soumettre à un long processus de mue vocale et d’acculturation s’il veut être pris au sérieux sur d’autres sujets que les commentaires sportifs ou les recettes de cuisine. Pourtant la qualité syntaxique et grammaticale de son élocution sont souvent remarquables. L’éducation  nationale s’est employée à écarter tous les vestiges de ces autres langues qui ont fait la France pour produire des citoyens à l’idiome le plus pur. Ces efforts consentis ne sont pas neutres, ils forment un obstacle supplémentaire vers l’ascension sociale. Les classes sociales supérieures ont depuis longtemps intégré cette donnée et cultivent un accent pointu. Ainsi, de géographique, la question de l’accent s’est muée en marqueur social.

Une stratégie fréquente pour vivre avec les discriminations consiste à épouser la caricature. Avoir un accent qualifié de rural mènera à se poser en défenseur d’une ruralité fantasmée, quel que soit la réalité de ses origines et de son parcours personnel. C’est cette stratégie qu’a épousée Monsieur Alain PEREA, député de la 2ème circonscription de l’Aude, pour se faire un nom à Paris.

Est-ce une faute ? D’autres déconstruisent les clichés en montrant que l’accent ne définit pas le champ d’expertise. Ils se font la voix de leurs électeurs et leur ouvrent un chemin où ils ne seront plus jugés sur leur accent. Cela demande un surcroit de talent et de compétence, comme face à toute forme de discrimination.

Mais pour un élu la médiocrité n’est pas une excuse : nous avons besoin de pionniers, pas d’êtres caricaturés. Les électeurs de la circonscription de Narbonne sont urbains et périurbains, presque exclusivement. Ils sont nombreux à partager ce bel accent qui n’a pas de lien avec leurs expertises singulières. En outre, si défendre la ruralité est un combat noble, souscrire et donner crédit à une vision déformée et monolithique est dangereux. La ruralité est diverse et évolue. De nouveaux équilibres respectueux de chacun doivent être trouvés.

Les discriminations sont un fléau : elles engendrent des monstres. Notre idéal laïc se fonde sur le respect des différences à l’échelle individuelle : nous en sommes loin. Nous avons cette manie de classifier les personnes en fonction de stéréotypes, plutôt que sur leurs mérites propres. Et en miroir, nous fautons chaque fois que nous donnons corps à un cliché. Le premier pas est de s’en rendre compte.

La proposition de loi visant à promouvoir la France des accents permet de sortir du déni. L’État, les grandes entreprises et le monde médiatique doivent sortir de cette endogamie affadissante. Ils doivent, jusqu’aux plus hauts niveaux de responsabilité, être à l’image des Français dans leur diversité. Nos représentants élus pourront alors peut être cesser de se croire obligés, pour capter un peu d’attention, d’alimenter ces clichés qui nous nuisent.

Laurent Fabas pour le Clairon de l’Atax le 10/04/2021

 

Annexe : lien proposition de loi visant à promouvoir la France des accents :
https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/textes/l15b2473_proposition-loi#

 

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