Atelier d’un Lycée professionnel industriel (Photo Abderramane Laiadhi)
Macron, totalement isolé, confronté à un mouvement social puissant et installé dans la durée qui exige l’abrogation de sa loi sur les retraites, comptait sur la lassitude et la résignation. C’est raté ! Il s’efforce malgré tout de « reprendre l’initiative ». Il espère « tourner la page », passer à autre chose. Il avait dit que sa contre-réforme des retraites serait « la mère des réformes ». Mais pour des millions, c’est la « mère des batailles ». Élisabeth Borne a reçu les syndicats, séparément, les 16 et 17 mai. Mais le gouvernement n’a pu disloquer l’unité syndicale ; tous ont réaffirmé leur opposition à la contre-réforme des retraites et annoncé dans un communiqué commun une nouvelle journée de mobilisation le 6 juin.
Macron inaugure ses « 100 jours d’apaisement » par une offensive frontale contre la jeunesse et contre l’école de la République : « Tournée Expérience SNU » pour embrigader les jeunes, « Pacte » pour disloquer le statut des enseignants, contre-réforme de l’enseignement professionnel pour liquider les qualifications ouvrières et livrer au patronat une main d’œuvre juvénile gratuite… Mais là encore, ça ne passe pas !
Les jeunes sont en colère et il y a de quoi ! « Parcoursup » et le contrôle continu ont abouti à la liquidation du baccalauréat comme examen ponctuel final et premier diplôme universitaire. La loi Pénicaud du 5 septembre 2018, dite « pour la liberté de choisir son avenir professionnel » a restreint l’apport financier issu de la taxe d’apprentissage à 13% pour les lycées professionnels. Elle organise la privatisation de la formation professionnelle initiale publique et laïque, sous statut scolaire, par la généralisation de l’apprentissage. Elle tend à substituer des « blocs de compétences » aux diplômes nationaux reconnus et remet en cause les droits et garanties statutaires des professeurs de lycée professionnel (PLP). Elle a été confortée par la Transformation de la Voie professionnelle (TVP) de Blanquer, et sa « mixité des publics et des parcours » qui a aussi réduit significativement les horaires d’enseignement. Mais pour la Macronie cela ne suffit pas : « La bascule attendue entre le lycée professionnel et le CFA n’a pas eu lieu ». La contre-réforme « Macron-Grandjean » concerne un lycéen sur trois (soit : 621 000 jeunes) et environ 70 000 enseignants dont 54 000 professeurs de lycée professionnel (PLP). La vague de fond qui a réalisé l’unité de tous les syndicats de professeurs de lycée professionnel, et porté la grève historique des LP le 19 octobre 2022 pour le retrait de ce projet, puis d’autres mobilisations a contraint le gouvernement à reculer sur sa mesure phare : l’augmentation de 50% de la durée des stages en entreprises. Mais, le 4 mai 2023, Macron a relancé ce projet de contre-réforme.
La contre-réforme « Macron-Grandjean » n’a, bien entendu, pas pour but de remédier aux conséquences désastreuses pour les élèves, comme pour les professeurs, des contre-réformes antérieures. La loi Pénicaud n’est pas abrogée. Les 250 heures d’enseignements disciplinaires (dont 60 heures d’enseignement professionnel) volées aux élèves par la TVP de Blanquer ne seront pas rétablies. Il n’est pas non plus question de répondre aux manques criants de postes d’enseignants et d’autres catégories de personnels, ni d’augmenter les salaires. Habilement customisé (les médias ont surtout retenu les deux mesures phares : gratification de 50 à 100 euros pour les élèves en stage, payées par l’État et « cause nationale » dotée d’un milliard supplémentaire par an pour l’enseignement professionnel), ce projet, décliné en douze mesures, est aussi dangereux par ce qu’il dit que par ce qu’il tait. Il contient de redoutables chevaux de Troie. Certes, Macron n’a pas décidé de transférer l’enseignement professionnel initial public au ministère du travail – du moins, dans l’immédiat – comme le laissait craindre le projet initial et la nomination de Carole Grandjean, ministre déléguée auprès du ministre du travail. Mais en déduire que ce ne serait en définitive qu’une « réformette » relèverait de la myopie politique. Le très sérieux journal patronal Les Echos, (5 et 6 mai 2023) y consacre toute sa deuxième page …
Pour les jeunes, c’est l’assujettissement immédiat aux besoins du patronat et la déqualification.
Un « Bureau des entreprises » sera implanté dans chaque lycée professionnel, piloté par un délégué issu des entreprises. Les élèves « volontaires » pourront être encadrés et conseillés par un « mentor » issu du milieu professionnel. La contre-réforme réduit l’offre de formation par la refonte de la carte des formations en fonction des besoins du patronat local et la suppression des filières qui ont peu de débouchés dans le bassin d’emploi (mais qui peuvent en avoir ailleurs) ; Les filières porteuses pendant un temps peuvent ne plus l’être ensuite et inversement. Tant pis ! Les élèves de LP alimenteront prioritairement les métiers en tension, mal payés, pénibles, parfois saisonniers, etc. Seules les périodes de stage ouvrent droit à une gratification payée par l’État. Ils ne donnent lieu à aucun des prélèvements sociaux et n’ouvrent aucun droit. C’est une aumône, censée valoriser exclusivement les périodes en entreprise et dépréciant donc celles passées en cours au lycée…, aux antipodes de la revendication syndicale d’une allocation d’étude annuelle permettant à ces jeunes, le plus souvent issus de milieux défavorisés, d’aller vers l’autonomie. Pour les patrons, c’est une main d’œuvre gratuite, rendant encore plus illusoire les perspectives d’embauche futures. Pour les jeunes, c’est l’ubérisation. La contre-réforme est discriminante. Elle fait éclater le caractère national du diplôme et l’égalité des droits à l’instruction. Les élèves d’une même classe de terminale seront répartis en deux catégories : ceux qui auront choisi de s’insérer sur le marché du travail verront leur temps de stage en entreprise augmenté de 50%. Ils auront donc autant de temps et de cours en moins pour acquérir des connaissances et préparer l’examen. Ceux qui souhaitent poursuivre leurs études se verront octroyer quatre semaines de cours supplémentaires.
Pour les enseignants, c’est une attaque en règle contre leur métier, leurs droits et garanties statutaires. Les désiderata patronaux exprimés, via les Bureaux des entreprises au sein du lycée professionnel, le recrutement de contractuels pompeusement intitulés « professeurs associés issus du monde professionnel » que Macron privilégie, pèseront sur les contenus, les méthodes d’enseignement et remettront inévitablement en cause la liberté pédagogique des enseignants. 80 filières seront fermées entre la rentrée 2023 et celle de 2026. Des PLP, enseignants titulaires de disciplines professionnelles, partiront en reconversion ; ceux des disciplines générales pourront être affectés d’office en lycée ou en collège sur des postes vacants. Cela c’est l’aspect le plus brutal mais il y a pire et surtout plus pernicieux : le « Pacte » !
Cette mesure concerne tous les corps d’enseignants des premier et second degré. Comme le soulignent en substance les organisations syndicales, alors que l’inflation galope, que le pouvoir d’achat s’effondre, la soi-disant revalorisation annoncée par le ministre n’est ni substantielle, ni indiciaire. Seuls les enseignants en début de carrière bénéficieront d’une réelle augmentation de leur prime d’attractivité. Le gouvernement compte exploiter la paupérisation générale des enseignants pour faire éclater leur statut. Le levier c’est le « Pacte« . Pour perdre un peu moins d’argent, il faudra travailler plus, accepter de nouvelles missions. Il y aura donc nécessairement contractualisation et mise en concurrence des enseignants entre eux. La particularité du Pacte Lycée professionnel c’est qu’il n’est pas sécable. C’est tout ou rien. Les PLP assument déjà toutes les missions énumérées par le président pour prétendre aux 7500 euros annuels du pacte. Mais il n’est évidemment pas question de faire « openbar » ! Il y aura bel et bien concurrence. Elle est délibérément organisée pour diviser et briser la résistance des PLP. Mais il ne peut y avoir de gagnant. Les PLP sont écrasés de tâches multiples. Beaucoup se plaignent de cette polyvalence à outrance, du peu de temps dont ils disposent pour déjeuner à midi, des amplitudes journalières de travail parfois supérieures à 11h (RDV jusqu’à tard le soir avec des parents d’élèves posant problème, par exemple), C’est épuisant et cela contribue fortement à la perte de sens fréquemment évoquée par des enseignants.
Interviewé, le 5 mai 2023, le ministre de l’Éducation nationale M. Pap N’Diaye, a parfaitement illustré la brutalité et le cynisme de la contre-réforme de l’enseignement professionnel censée « répondre aux besoins de l’économie », dont Macron a, de nouveau, tracé les contours, la veille, au lycée Bernard Palissy à Saintes. Le ministre a annoncé la fermeture de 80 filières, à la rentrée 2023. « Elles ne correspondent plus au marché de l’emploi » ; « surtout dans le tertiaire ». Il a déclaré que les enseignants de ces filières « peuvent se diriger vers le professorat des écoles. Un certain nombre d’entre eux le choisissent » ou bien « vers les collèges ». Quel mépris pour les spécificités de chaque corps d’enseignants, dont celles des professeurs de lycée professionnel (PLP), et pour leurs disciplines, leur métier ! Ce n’est pas une proposition de reconversion, à moins de quatre mois, de la rentrée 2023 (aucun dispositif n’a été prévu pour cela), mais une injonction aux professeurs de à devenir « bouche-trous ». Déqualification et bricolage pour d’autres collègues qui se verraient reléguer à des tâches diverses, parfois fort éloignées de l’enseignement disciplinaire, au sein de leur établissement d’origine : « Ils peuvent y animer un certain nombre de choses, par exemple les bureaux des entreprises que nous allons créer dans chacun des lycées professionnels » ; « Il y a également des formations en demi-groupe : des savoirs d’un certain nombre d’enseignants restent parfaitement utiles dans le cadre des lycées professionnels. » Outre la méconnaissance évidente des dispositions législatives et réglementaires relatives à la gestion des personnels de l’Éducation nationale, ces déclarations en disent long sur les arrière-pensées du gouvernement ! A Paris et dans le Grand-Est, la fermeture programmée de plusieurs Lycées professionnels et la restructuration d’autres établissements ajouteront au chaos. Quant aux hypothétiques 150 futures filières qui seraient ouvertes selon le ministre, celui-ci s’est abstenu de préciser : lesquelles ? où ? quand ? et qui assurera les formations ?
L’enseignement professionnel initial public et laïque sous statut scolaire, ses diplômes nationaux reconnus, le droit des jeunes à une véritable formation pour un vrai diplôme, un vrai travail, un vrai salaire, le statut des professeurs de lycée professionnel et les droits et garanties afférents, sont des conquêtes sociales arrachées à la Libération comme les retraites. Pour leur défense, on ne lâche rien !
Dominique Senac pour le Clairon de l’Atax le 05/06/2023

