C’est la faute à Mélenchon !

Plus que jamais nous sommes la cible de techniques de manipulation de masse, employées par ceux qui nous gouvernent ou espèrent nous gouverner. Elles visent à nous faire adopter un "prêt à penser" qui facilitera notre consentement à leurs politiques.

Depuis le moyen-âge on sait que le diable s’incarne sous la forme d’un bouc
qu’il nous faut exorciser à tout prix (Bouc : image par decrand de Pixabay)

Dans le grand concert de détestations politiques qui ne cesse actuellement de s’amplifier, Emmanuel Macron et Jean Luc Mélenchon tiennent les rôles « vedette« , tandis que le reste des personnalités politiques semble réduit à faire de la figuration. Même Marine Le Pen ne suscite plus autant de réactions de rejet dans la classe politique; elle bénéficie en outre de nombreux ralliements au sein de l’opinion.
Pour autant nos deux protagonistes principaux, en matière de détestation, diffèrent tant par leur positionnement et leur rapport au peuple, que par les moyens dont ils disposent.
Macron, président de la République, exerce un pouvoir quasi-souverain sur la France, en utilisant tous les artifices offerts par les institutions de la 5ème République, tandis que J.L. Mélenchon dénonce le caractère néfaste de ces mêmes institutions et souhaite les changer radicalement au moyen d’une assemblée constituante.

Un rapport déséquilibré

La détestation d’E. Macron s’établit au sein du peuple. Elle découle et se nourrit de la politique néolibérale qu’il mène au service « des plus riches » et de leurs exécutants.  Celle-ci se traduit par la destruction progressive des acquis sociaux, constitués au sein de l’ «État providence » créé au lendemain de la seconde guerre mondiale.
La détestation de J.L. Mélenchon, dont le projet n’est pas de supprimer ces acquis sociaux mais de les renforcer, trouve aussi beaucoup d’adeptes au sein du peuple. Cette situation paradoxale est obtenue à la suite des attaques continues du monde politique et des grands médias publics ou privés dont il est la cible privilégiée.

Pourquoi tant d’acharnement ?

Dans le paysage politique actuel, Macron et ses affidés peinent à maintenir un modèle néolibéral de gouvernement qui s’avère peu efficace, voire inefficace, face aux enjeux et contraintes imposés par une crise climatique qui ne cesse de s’aggraver. Dans un tel contexte, le pouvoir politique en place, qui conserve pour priorité la défense à tout prix du grand capital, mais qui ne dispose plus d’assez de légitimité pour le faire, ne peut que recourir à des mesures de plus en plus autoritaires. Pour faire passer ces mesures, impopulaires par nature, la tactique consiste à recourir, plus que jamais, à la manipulation de masse. Cela implique tout d’abord de trouver un ennemi susceptible de masquer voire d’expliquer les échecs de la politique menée : un bouc émissaire efficace

Trouver un bouc émissaire ne fut pas difficile pour le camp d’E. Macron

Il  a suffi de rechercher qui était l’adversaire le plus dangereux du macronisme.
A droite, les anciens partis de gouvernement peinent à trouver un projet politique consistant; quant au Rassemblement National, destiné, s’il arrivait au pouvoir, à servir les mêmes intérêts que la Macronie, il est dans son état actuel un allié objectif dans sa lutte contre la NUPES.
A gauche, les anciens partis de gouvernement, épuisés et défaits depuis 2017 à toutes les échéances électorales, ne pensent pas à un changement radical de nos institutions, mais à un aménagement de la 5ème  République. Cela reviendrait à poursuivre plus ou moins sournoisement la politique néolibérale en cours. De plus leurs préoccupations actuelles consistent surtout pour leurs leaders : 1°) à se faire reconnaitre comme « candidat naturel » par leurs partisans ; 2°) à bénéficier de l’appel d’air créé par leur participation à la NUPES pour améliorer  l’assise politique de leurs partis ou mouvements aux prochaines échéances électorales…

Il restait Mélenchon qui incarne la France insoumise.

Dans notre beau pays on croit depuis toujours à l’homme providentiel, capable de guider et, le cas échéant, de sauver le pays. Le produit Macron fut vendu comme tel aux citoyens lors des présidentielles de 2017. Mélenchon, déjà célèbre dans l’opinion publique,  avait toutes les qualités pour devenir ce bouc émissaire.
Sur la forme son apparence de vieux tribun lettré contrastait avec celle d’E. Macron aux allures de jeune technocrate dynamique, tendance  » deux point zéro »(1), dont les talents rhétoriques masquaient la faiblesse des contenus.
Sur le fond : au bidouillage programmatique d’E. Macron, fondé sur le « ni droite ni gauche » et le « en même temps », J.L. Mélenchon opposait un programme établi sur la base d’une consultation large, associant citoyens, experts et scientifiques. Ce projet de renouvellement démocratique de nos institutions, cohérent dans ses objectifs comme dans les moyens utilisés, représentait la seule contradiction sérieuse aux menées macronistes.

Bouc émissaire mais aussi adversaire particulièrement dangereux

Comme le projet porté par J.L. Mélenchon était difficile à réfuter dans un débat argumenté, il fallait s’attaquer à l’icône qu’ il incarnait et pour ce faire, contourner les joutes oratoires et employer des méthodes de manipulation de masse qui ont prouvé leur efficacité depuis plus d’une centaine d’années. Toute la partie de la classe politique, qui se sentait inquiétée et remise en question par son projet, s’y est employée à cœur joie, puissamment soutenue par les grands médias publics ou privés. (2)

Illustration des techniques de détournement de l’attention et de la réflexion du public avec recours au bouc émissaire Mélenchon.

Comment transformer les bavures policières en faute à Mélenchon
Certes la violence exercée par les forces de l’ordre ne date pas de l’arrivée au pouvoir d’E Macron. Il n’est que de se souvenir de la mort de Rémi Fraisse militant écologiste, tué le 26 octobre 2014 par les forces de l’ordre lors d’une manifestation contre le barrage de Sivens. C’était sous le mandat présidentiel de F. Hollande / gouvernement Vals 2. Mais cette violence d’État n’a cessé de se renforcer depuis l’arrivée au pouvoir d’E. Macron en 2017, au point d’inquiéter une partie de l’opinion publique française, mais aussi certains pays amis, le parlement européen et l’ONU. Cette inquiétude aurait dû logiquement conduire nos gouvernements successifs à s’interroger sur la nature, les causes et les effets de cette violence d’État.
C’est ce que souhaite J.L. Mélenchon lorsqu’il déclare le dimanche 5 juin 2022 « La police tue ». Cette déclaration fait suite à la mort par balle de la passagère d’un véhicule que la police voulait contrôler. Le conducteur de ce véhicule qui refusait d’obtempérer et semblait démarrer a été abattu par un policier. Dans le même temps le syndicat de police Alliance justifiait les tirs et cette mort pour « refus d’obtempérer ». Cette déclaration du syndicat de police transformait alors un fait particulier -une personne tuée suite au tir de la police- en un problème général, puisque justifié par le principal syndicat de la police nationale qui considérait comme licite la relation refus d’obtempérer = droit de tirer. Dire « La police tue » devenait donc fondé, c’est pourquoi J.L. Mélenchon complète sa déclaration en reliant le comportement des policiers à la doctrine d’usage de la force de police « définie par le pouvoir politique qui commande ».

Nier la réalité des faits, détourner l’attention, empêcher de réfléchir

Dans ce contexte il n’était pas question pour la Macronie de se justifier en s’expliquant sur la politique sécuritaire en cours.
La machine de manipulation de l’opinion se met alors en marche : les acteurs politiques, relayés par les médias « aux ordres », saturent l’opinion de déclarations visant à présenter l’incident comme un acte isolé, individuel, voire un dérapage, en passant sous silence, autant que faire se peut, les déclarations du syndicat Alliance.
« Dans le même temps » ils focalisent leurs critiques sur les déclarations de J.L. Mélenchon.
Pour G. Darmanin, ministre de l’intérieur, les déclarations de Mélenchon sont des insultes qui le déshonorent, tandis qu’ E. Borne, premier ministre, déclare : « Je trouve très choquant la façon qu’a Jean-Luc Mélenchon de s’en prendre systématiquement à la police avec des propos totalement outranciers ». Pour le garde des sceaux E. Dupont Moretti, qui considère que les propos de J.L. Mélenchon remettent en cause le pacte républicain, : « Il va trop loin« , « C’est insupportable de la part d’un haut responsable politique, particulièrement dans cette période électorale » et tout en finesse pour réveiller la fibre anticommuniste qui sommeillerait chez certains il ajoute : « C’est le ‘politburo’ de LFI qui rend la justice dans ce pays ? ». Marine Le Pen donne de son côté des leçons de morale politique : « Quand on est un dirigeant politique du niveau de Mélenchon, dire « la police tue », c’est une véritable honte ».

On pourrait continuer l’inventaire du procès fait à Mélenchon par les déclarations d’outsiders du LR comme X. Bertrand ou B. Retailleau, ou encore du côté de la gauche avec B. Cazeneuve qui se sent une vocation d’homme providentiel et écrit : « La police nous protège. Des policiers tombent chaque année pour assurer la protection des Français. Ils méritent notre respect. Les insulter et les salir par électoralisme et par pur cynisme est irresponsable et indigne. »

La manipulation a bien fonctionné : grâce à toutes ces indignations calibrées ciblant J.L. Mélenchon et bien relayées par les médias, grâce à l’atténuation voire l’occultation des réactions du syndicat Alliance, il n’y aura pas de débat, donc de remise en question de la politique sécuritaire du gouvernement macroniste.

Près d’un an plus tard, la mort de Nahel M le 27 juin 2023, tué par la police dans des circonstances analogues de refus d’obtempérer, déclenche 5 jours d’émeutes.

Une fois encore cette répétition des faits ne provoque ni débat ni réflexion sur le bien fondé de l’usage de la force de police par le gouvernement. Si les jeunes des banlieues ont conscience d’être une cible privilégiée, cet état de fait ne semble pas trouver grand écho dans l’opinion publique : alors, cette fois-ci, les jeunes passent à l’acte.
Maladresse de leur part et aubaine pour nos gouvernants, ils cassent et pillent : il fournissent ainsi la matière pour la mise en spectacle de leur violence par les grands médias publics ou privés. Cette mise en spectacle va très bien fonctionner, révolter l’opinion et  détourner l’attention des vraies questions sur les causes de ces flambées, sur le rôle de la police dans les quartiers défavorisés, ou sur l’échec de la politique de la ville qui y est menée depuis plus de 50 ans en privilégiant la réhabilitation ou la transformation du cadre bâti au détriment de l’accompagnement social et culturel pourtant indispensable. Le problème c’est la violence qu’il faut juguler au détriment de l’attention aux conditions de vie dans ces quartiers de relégation…

La mise en spectacle de la violence des jeunes : tout le monde médiatique « aux ordres » s’y est mis. Il s’agissait de faire peur aux Français. A titre d’exemple le JT de France 2 (service public) consacrait 75%  de son temps d’antenne relatif aux évènements à rendre compte des dégradations,  des affrontements et des pillages en passant quasiment sous silence la question du pourquoi de ces violences. Ainsi, au 3ème soir des révoltes, l’info de France 2 émet pendant 25 minutes des images de vitrines brisées, de bâtiments et voitures incendiés sans aborder la question des motivations des jeunes émeutiers, présentés essentiellement comme des pillards…Toujours à France 2 une journalistes témoigne (3) qu’en conférence de rédaction, là où se décident les contenus des reportages : « Les demandes quand on va sur le terrain sont très anglées. On part en sachant déjà quelle séquence on doit tourner exactement, parce que c’est ce que nous a demandé notre chef et on doit revenir avec. » Dans de telles conditions comment faire un compte rendu authentique ou comme le dit la journaliste : « se laisser surprendre par le terrain »

Même son de cloche chez d’autres journalistes de télévision ou de presse. La mise en spectacle de la violence urbaine doit servir à éluder la question du pourquoi.

C’est sur cette question du pourquoi que J.L. Mélenchon se singularise à nouveau de la meute politique opportuniste, réunie dans un grandiloquent appel au calme. A cet appel au calme des « chiens de garde » de l’ordre établi, Mélenchon préfère appeler à la justice tout en condamnant le saccage de bâtiments publics et l’agression contre le domicile d’un maire LR de la région Ile de France.
Il fallait du courage pour tenir cette position : c’était comme s’il avait lui-même appuyé sur le bouton de mise en route de la fonction –bouc émissaire-.
La machine a bien fonctionné : à droite la classe politique et les médias qui lui sont asservis ont fait de Mélenchon un complice, voire un inspirateur des émeutiers, tandis qu’à gauche les composantes PC et PS de la NUPES ont exprimé leur désaccord dans l’espoir d’un futur profit électoral….

Le moment des émeutes est passé et comme le chantait Claude Nougaro dans « Paris mai » « chacun est retourné chez son automobile ». La réflexion sur le pourquoi ne semble guère avoir avancé chez nos gouvernements et dans la droite en général, mais tous fourmillent d’idées sur l’amélioration de la répression…
Paradoxe : alors que l’emploi d’éléments de langage appropriés visait à réduire les évènements de début juillet à des « émeutes« , sans autre signification ni raison que la pure violence, nous nous apprêtons à célébrer en grande pompe le 14 juillet, anniversaire d’une autre « émeute«  fondatrice de notre République : la prise de la Bastille en 1789.

Je demande aux  lecteurs du Clairon de bien vouloir excuser la longueur de cet édito transformé en tribune. Ce qui a provoqué cette tribune où j’ai essayé de faire réfléchir à l’origine des violences en cours, c’est le constat qu’autour de moi  de nombreuses personnes, initialement  « à gauche » de cœur et d’esprit, basculaient sous l’effet des médias de formatage vers de positions d’extrême droite, voire  fascistes…

Je ne crois pas à la nécessité d’un homme providentiel, quel qu’il soit. 

Hubert Reys pour le Clairon de l’Atax 100ème édition le 20/07/2023

 

 

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Notes
  1. ndlr : 2.0 désigne une dynamique sociétale censée renouveler, transformer totalement, révolutionner le fonctionnement de la société par la généralisation de l’emploi des technologies nouvelles de l’information et de la communication[]
  2. ndlr : sur les techniques de manipulation voici pour mémoire l’article de Noam Chomsky sur les 10 stratégies de manipulation de masse (publié en 2010 par Pessenza Boston) DOCUMENT_CHOMSKY []
  3. citée par Médiapart[]
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1 commentaire

Merci pour cet édito au combien percutant qui a le clair mérite de faire réfléchir. S’il pouvait passer le million de lecteurs !

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