L’EPR de Flamanville fonctionne, mais à quel prix et pour quel avenir des EPR 2 ?

La Coure des Comptes s'inquiète de la situation de l'industrie nucléaire française

Fission nucléaire (Image par OpenClipart-Vectors de Pixabay)

L’EPR de Flamanville est couplé au réseau électrique français depuis le 21 décembre 2024 avec 12 ans de retard sur la date de mise en service prévue lors du lancement du projet en 2006.
Le 14 janvier dernier, un rapport de la Cour des comptes a dressé le bilan de ce chantier. Il est loin d’être positif et ne permet pas d’inférer un avenir radieux pour l’électricité nucléaire française.

Un dérapage du coût de l’EPR encore plus important que prévu

La Cour des comptes évalue actuellement le coût du chantier à 23,7 milliards €, soit >7 fois le coût initialement prévu en 2006 et + 2,6 milliards € que le coût estimé par elle en 2020…
A qui la faute ? La Cour des comptes évoque l’évolution de la valeur de l’euro entre 2020 et 2024, le coût de la mise en route du réacteur, les provisions pour le démantèlement futur du réacteur et pour le traitement et la gestion des déchets radioactif, le dérapage des coûts d’emprunt lié à l’allongement de la durée du chantier, etc. Il faut y ajouter les nombreux problèmes techniques liés à la conception et aux malfaçons de certaines pièces du réacteur (1) … (Ndlr : Alors que dans notre pays pullulent les contrôleurs de gestion, les analystes financiers, les ″cost killers″  et les comptables de tout poil, n’y avait-il aucun de ces estimés professionnels à bord du projet ?)                                                                                                   

Une électricité produite peu rentable ?

En conséquence de ces dérapages financiers, la Cour des comptes prévoit que l’électricité produite par ce premier EPR sera peu rentable. Dans l’hypothèse de son fonctionnement sur 60 ans à 85 % de sa puissance nominale (2), il faudrait vendre cette électricité à 138 € le MWh pour dégager une rentabilité minimale de 4 %, compte tenu des coûts accumulés. Or, en prenant en compte un prix réaliste du marché de l’électricité qui tourne autour des 90 € le MWh la rentabilité attendue se situe autour de 2 %, soit un montant inférieur au coût des capitaux qu’EDF a engagés (3).

Mais le chantier de l’EPR de Flamanville, mal piloté et mal réalisé, ne se limite pas au dérapage de ses coûts de 3,3 milliards initialement prévus aux 23,7 Mds qui sont actuellement pointés par la cour des comptes. Il impacte à la fois l’avenir financier d’EDF et le programme Macron de relance du nucléaire…
Rappelons que cet EPR a été financé sur les fonds propres d’EDF déjà fortement endetté et qu’un futur déficit créé par son exploitation alimenterait cet endettement.
Or depuis 2020, EDF refuse « de manière délibérée et persistante » de répondre à la demande faite par la Cour des comptes de lui présenter : « des informations sur la rentabilité et le coût de production prévisionnel », renforçant ainsi les craintes de la Cour des comptes quant à la faisabilité des projets d’EDF en cours ou à venir.

Ainsi les projets d’EDF à l’étranger ont connu et connaissent encore des dérives analogues à celles du chantier de l’EPR de Flamanville qu’il s’agissent des coûts et des délais… Si les 2 EPR chinois de Taishan et celui d’Olkiluoto en Finlande fonctionnent finalement celui d’Hinckley-Point en Grande-Bretagne est pointé du doigt par la Cour. Celle-ci estime que le coût à terminaison (4) se situera entre 31 et 34 milliards € en valeur 2015 (hors frais financiers). Ce coût était estimé en 2015 à 24,5 Mds €, partagés entre EDF à 65 % et la CGN (China General Nuclear Power Company) à hauteur de 33,5%. [[Ndlr : La compagnie CGM a depuis quitté le projet ce qui renforce l’exposition financière d’EDF qui a provisionné 11,5 Mds € dans ses comptes 2023 ] Pour autant EDF continue à chercher à s’engager dans d’autres projets à l’étranger (Nouvelle centrale nucléaire britannique ″Sizewell C″, appel d’offres pour la construction de quatre réacteurs à Dukovany en République tchèque, ce qui inquiète la Cour des compte qui recommande : « ne pas approuver une décision finale d’investissement d’EDF dans le projet de nouvelle centrale nucléaire britannique] Sizewell C avant l’obtention d’une réduction significative de son exposition financière dans [la centrale britannique en cours de construction Hinkley Point C » et de : « s’assurer que tout nouveau projet international dans le domaine du nucléaire soit générateur de gains chiffrés et ne retarde pas le calendrier du programme EPR2 en France »

Dans de telles conditions le programme EPR 2 de relance du nucléaire annoncé à Belfort par E ; Macron en  février 2022 en prélude à la campagne des présidentielles de 2022, offre des perspectives inquiétantes.

La Cour des comptes demande à EDF de freiner son calendrier de lancement des 6 nouveaux EPR 2

EDF a porté seule le financement de l’EPR de Flamanville qui a contribué avec les opérations à l’étranger à détériorer sa situation financière déjà fortement endettée. Cela pose la question du futur financement de l’ambitieux programme de relance du nucléaire. Celui-ci consiste dans un premier temps à réaliser 3 paires d’EPR de type 2 (nouvelle génération) à Penly (Seine-Maritime), à Gravelines (Nord) et Bugey (Ain), pour une mise en service entre 2035 et 2038, puis dans un second temps, 8 autres EPR dans des lieux et conditions à définir.

Le coût de la première tranche de 6 EPR 2 reste flou : un premier coût de 51,7 Mds € est annoncé en 2022 par le gouvernement en février 2022 (valeur 2020 hors coûts financiers) ; en décembre 2023 ce coût est actualisé à 67,4 Mds € (soit + 30 % hors inflation) tandis que le président de la Cou des comptes l’estime à 100 Mds € ! une nouvelle estimation devait être produite fin 2024 par EDF qui n’a pas tenu cet engagement.

EDF, entreprise à capitaux public, au vu de sa situation financière, attend du concours de l’État la possibilité de financer cette première tranche, mais se trouve confrontée à 2 problèmes :

  • D’une part la politique d’austérité en cours ne permettrait pas d’engager des crédits à hauteur des besoins d’EDF. De plus on imagine mal que la France, actuellement en procédure de déficit excessif, obtienne l’aval de l’UE pour ce projet
  • D’autre part EDF ne semble pas être actuellement en mesure de stabiliser un budget prévisionnel pour les 6 EPR 2

Mais comment structurer le financement d’un programme alors que son contenu n’est pas encore définitivement connu ? Les EPR 2 ne reproduisent pas intégralement les caractéristiques de l’EPR de Flamanville : ils en seraient une version nouvelle améliorée et simplifiée, mais pas mise à l’épreuve, ce qui ne simplifie pas le calcul des coûts…Déjà des retards dans la conception de ces nouveaux EPR2 ont entrainé le report de la date prévue pour leur mise en service, repoussée cette fois entre 2039 et 2044.
EDF dans l’attente d’un engagement de l’État, semble freiner la mise en œuvre du projet. Elle aurait, selon les révélations du quotidien « Les Echos », prévu de réduire le budget 2025 destiné aux travaux préparatoires des six futurs EPR2, de 2 Mds initialement prévus à 1,1 / 1,3 Mds €.

Dans son rapport du 14 janvier, la Cour des comptes constate que le projet de construction des 6 EPR 2 n’est pas réalisable dans les conditions actuelles :

  • Que la réorganisation en cours de la filière nucléaire n’est pas assez avancée : « elle est loin d’être prête et doit encore surmonter de nombreux défis dont certains sont préoccupants»
  • Que : « l’accumulation de risques et de contraintes pourrait conduire à un échec du programme EPR 2»

Alors devant l’accumulation et la reproduction de tant de difficultés se pose la question : comment dans un tel niveau d’impréparation et de flou a-t-on pu prendre en 2022 la décision de relancer le nucléaire par la création de 6 puis 8 nouveaux EPR ? L’avenir de l’industrie nucléaire (et de l’industrie tout court) ne peut se résoudre par la seule parole performative, fût-elle prononcée par un président ″premier de cordée″.

 

Curly Mac Toole & Hubert Reys pour le Clairon de l’Atax le 18/01/2025

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Notes
  1. voir le dossier « Nucléaire » du Clairon[]
  2. Ndlr : Il s’agit de la puissance maximale théorique du réacteur qui est de 1600 MW[]
  3. fonds propres + emprunts[]
  4. prévu initialement en 2017 et repoussé une nouvelle fois entre 2029 et 2031[]
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