Il n’y a pas de démocratie sans information impartiale des citoyens

« La propagande est à la démocratie ce que la violence est à un État totalitaire. » Noam Chomsky

Journaleux au 19ème siècle Image IA

On parle souvent d’un quatrième pouvoir qui règnerait dans nos sociétés évoluées à côté des 3 pouvoirs classiquement reconnus (1) : le pouvoir exécutif, le pouvoir législatif et le pouvoir judiciaire. Le terme de « quatrième pouvoir » évolue historiquement : il désigne tout d’abord la presse au 18ème et 19ème siècle, puis toutes sortes de médias, au fur et à mesure de leur expansion. Aujourd’hui il est devenu un concept qui désigne tous les moyens de communication.

Un peu d’histoire

Au 19ème siècle, alors que la presse connaît un développement considérable, le « quatrième pouvoir » est considéré comme un contrepouvoir s’opposant aux trois pouvoirs traditionnels qui fondent l’Etat. L’idée, à l’époque, est que la presse joue un rôle essentiel en démocratie car elle informe les citoyens, surveille et critique l’action du politique et des pouvoirs publics, révèle les scandales et les abus.  Mais elle est aussi vécue comme un pouvoir d’influence démesuré qui s’exerce sur la politique comme sur l’ensemble de la société. Ainsi Balzac pouvait écrire : « La presse est en France un quatrième pouvoir dans l’État : elle attaque tout et personne ne l’attaque. Elle blâme à tort et à travers. Elle prétend que les hommes politiques et littéraires lui appartiennent et ne veut pas qu’il y ait réciprocité » (2)

Mais cette force réputée indépendante et quasi inexpugnable que constituait alors le « quatrième pouvoir » va être repérée par le pouvoir politique, tout comme par les grands acteurs économiques, comme un outil potentiel de gouvernance de l’opinion dont il faut s’emparer et si possible en avoir le monopole.

Dès le début du 20ème siècle, aux États Unis, des magnats de la presse exercent leur influence sur l’opinion et pèsent ainsi sur le fonctionnement de l’État. Leurs pratiques de gouvernance de l’opinion, d’abord empiriques, sont théorisées par le publicitaire Edward Bernays en 2 ouvrages à succès : « Crystallizing Public Opinion » et « Propaganda » publiés respectivement en 1923 et 1928. Ces 2 ouvrages restent encore aujourd’hui des références fondatrices en matière de propagande et de relations publiques, particulièrement dans les domaines politiques et économiques.

Selon Bernays et ses successeurs (3) une démocratie ne peut fonctionner que si elle est gouvernée par des élites, car elles seules sont capables de comprendre et satisfaire les besoins de l’ensemble de la société.

Comme la contrainte des citoyens par la violence est exclue dans un état démocratique, Bernays et ses successeurs sont convaincus qu’il appartient à une minorité éclairée et à elle seule d’employer la manipulation de l’opinion publique dans l’intérêt supérieur de la société. Cette manipulation est non seulement possible, mais elle constitue le moyen nécessaire du gouvernement d’une démocratie de masse.
Les techniques de propagande, (4), ainsi que les travaux contemporains sur la psychologie des foules et sur l’inconscient, permettront le succès et l’essor rapide de ces manipulations de masses afin d’obtenir le consentement des peuples au politiques menées.
Et ces techniques seront employées quelle que soit la nature du régime politique en cours. Ainsi Joseph Goebbels, ministre de la Propagande du régime nazi, fut un disciple de Bernays. Il tira de la lecture des 2 ouvrages précités les principes et les modalités d’action de la propagande du 3ème Reich.

Aujourd’hui plus que jamais la propagande manipule l’opinion publique

En France, l’essor de la radio dans les années 1930 en fait un média de masse, qui va être déployé et employé de manière systématique par la propagande du régime de Vichy et de l’occupant nazi. Il s’agissait de manipuler les esprits pour discréditer la France libre et les alliés et faire accepter les forces d’occupation hitlériennes.

A la libération, la radio d’abord puis la télévision deviennent un monopole d’État. Ils sont utilisés dans la droite ligne des préconisations de Bernays pour encadrer et influencer l’opinion publique et obtenir son consentement aux politiques menées par le gouvernement. (Par ex ; changement de régime en 1958 et guerre d’Algérie)

Avec la suppression du monopole d’État par la légalisation des radios privées en 1981, et le lancement en 1984 de Canal +, première chaine de télévision privée, la relation des pouvoirs au peuple devient plus complexe. Le conditionnement du public doit s’accompagner d’un effort de séduction puisque l’auditeur ou le spectateur contribuent, directement ou par la publicité, à la viabilité économique du média privé. La propagande se transforme en une relation bijective : influencé par les médias, le public les influence à son tour…La propagande devient communication…

La révolution numérique des années 1990 provoque une forte accélération des moyens de communication qui se diversifient notamment par l’expansion de multiples réseaux sociaux. La concurrence est rude pour la radio et la télé : elle n’est pas seulement économique ; en constante surenchère les NTIC brouillent aussi la communication des pouvoirs politiques et économiques. Il fallait réagir : plus que jamais les ″milliardaires″ se rendent acquéreurs d’un maximum de médias (radios, télés, éditions) pour prendre ou améliorer leur contrôle sur l’opinion.
Ainsi sur la TNT (Télévision Numérique Terrestre) le chaines pullulent. Lorsque deux d’entre elles sont évincées par l’ARCOM (5), deux nouvelles les remplacent. Avec T 18 le milliardaire D. Kretinsky ajoute un nouveau fleuron aux médias qu’il contrôle, tandis que Nova 19 est lancée par le groupe « Ouest France » qui étend ainsi son influence sur l’ensemble du pays.  

Pourtant le contexte économique de la TNT est peu séduisant : la rivalité entre les chaînes dites d’information en continu et la saturation de leurs audiences a provoqué la diminution de leurs recettes publicitaires. Alors, progressivement, la présentation de faits réalisée par des journalistes envoyés sur le terrain (ce qui engendre des coûts importants), a été remplacée par des émissions de commentaires de ces mêmes faits. Y sont conviés des experts de toute nature et qualités, souvent en recherche de promotion, qui présentent le double avantage d’intervenir à titre gratuit et de substituer à la sobriété factuelle, l’animation et l’émotion des débats.. On est ainsi passé de l’information qui présente des faits à une présentation d’opinions qui propose au spectateur des interprétations de ces faits. Mais ces interprétations, d’apparences diverses, sont souvent concordantes dans leur fond, d’autant plus que le choix des « experts » est habituellement compatible avec la ligne éditoriale de la chaîne, tout en introduisant un minimum de contradicteurs pour faire « démocratique »…

Pour les chaines télé et de radio publiques, financées par l’impôt et qui devraient être plus libres en matière de pluralité de l’information, le contrôle des contenus par le gouvernement est plus subtil. Les journalistes d’information (il y en a encore) sont nommés par les directeurs de leurs chaines respectives, lesquels sont nommés par leurs présidents de groupes respectifs, lesquels sont nommés par l’ARCOM, dont le président est nommé par le président de la République, sur proposition du premier ministre et après validation par les commissions parlementaires compétentes.
On imagine mal, dans un tel entre-soi, la nomination de responsables éditoriaux opposés au pouvoir politique régnant. Lorsqu’un journaliste devient trop critique dans ses investigations ou dans ses interviews, son sort est vite réglé. Ainsi, récemment, la présidente de France Télévision, Delphine Ernote, en attente d’un nouveau bâton de maréchal, vient de limoger la journaliste d’Antenne 2 Anne Sophie Lapix, Selon divers médias, l’éviction de cette journaliste, reconnue pour la qualité de son travail, a été provoquée par des pressions de l’Elysée, mais aussi de Marine Le Pen, qui n’appréciaient pas le caractère incisif et critique de ses questions…

100 ans après l’émergence des théories de Bernays, le formatage de l’opinion publique reste le fait d’une minorité qui se revendique comme une élite capable de concevoir et d’organiser le bien public. Mais  les performances de la manipulation de l’opinion, tendent aujourd’hui à produire des effets contraires à ceux attendus par Bernays. La diversité et la sophistication des moyens de communication, auxquels s’ajoute un déficit national en matière d’éducation critique, produisent un effet de saturation qui multiplie les dysfonctionnements de la société. Cela réduit la possibilité d’un exercice  démocratique du pouvoir. L’intoxication de l’opinion est telle que dans nos sociétés réputées avancées qui ont fait l’expérience du totalitarisme et de l’ultralibéralisme, les citoyens continuent à élire des gouvernements qui leurs sont néfastes. Comment expliquer qu’ici et là des peuples aux cultures sophistiquées portent au pouvoir des crétins et des brutes ?

L’accès à une information de qualité, précise, factuelle, circonstanciée, est devenu un objectif majeur, quasi de survie, si l’on veut rester en démocratie  (6). En France, cela peut passer par une déconnexion des médias publics d’information, qui s’autonomiseraient des gouvernements et seraient soumis à un contrôle direct des citoyens : vaste sujet de débats…

Hubert Reys, pour le Clairon de l’Atax le 19/06/2025

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Notes
  1. définis au 18ème siècle par Montesquieu[]
  2. Honoré de Balzac, La Revue parisienne, 25 août 1840, p.243.[]
  3. ndlr : ils reprennent une idée qui a fait déjà débat au 18ème siècle chez les pères des révolutions américaines et françaises[]
  4. ndlr : à l’époque on n’emploie pas encore l’euphémisme ″communication″[]
  5. Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique[]
  6. « La démocratie est un mauvais système, mais elle est le moins mauvais de tous les systèmes » : Winston Churchill[]
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