Orwell versus Huxley ?

Nous ne sommes plus libres et pas très loin d’être potentiellement tous sous surveillance, mais aussi sous la servitude d’un pouvoir, entre dictature et apprenti sorcier, à la fois mystérieux et omnipotent qui se dilue dans la globalisation.

Cette chronique m’a été inspirée par la lecture d’un dossier du « Nouveau Magazine Littéraire » d’octobre 2019 consacré à Aldous Huxley lequel prévoyait une dictature « soft », insidieuse, comparativement à ce qu’imaginait George Orwell : un régime de surveillance hyper totalitaire.

          Aldous Huxley : « Le meilleur des mondes » (1932)                                             Geoges Owell « 1984 » (1949)

Il est étonnant de constater les succès depuis des années d’auteurs de dystopies (1) du XXème siècle : Orwell avec « 1984 » et Huxley avec « Le Meilleur des Mondes ». Au point qu’aujourd’hui, au XXIème siècle, ils nous servent de grilles de lecture. Tous deux inventent des mondes en s’appuyant sur les pires travers du monde actuel : totalitarisme et transformation de la réalité pour Orwell, goût du divertissement et servitude chimique pour Huxley.
Dans « 1984 ». Le thème central du chef d’œuvre d’Orwell est le rapport à la vérité. Le premier crime est le « crime de la pensée » qui consiste à réfléchir « hors du cadre » fixé par le régime. Sa répression est confiée à une « police de la pensée » qui a des oreilles partout : Big Brother. Elle désigne les supposés gardiens d’une « pensée unique », comme aurait dit Giscard, ou de « TINA (There not alternative) », selon l’expression célèbre de Margaret Thatcher. Plus tard, ces leaders politiques ont été aidés par des spécialistes des « relations publiques » (Voir l’ouvrage « Propaganda » d’E. Bernays (2), des journalistes, des « experts auto-proclamés », des éditocrates, artistes, hommes et femmes publiques. Ceux que Serge Halimi désigne comme les « chiens de garde », des gardiens capables de monter des cabales contre tous ceux qui se mêleraient de penser autrement. Pour réduire la pensée, Winston, le personnage principal d’Orwell, invente la « novlangue » faite de vérités « fluctuantes » véhiculées par la langue officielle du gouvernement de l’Océania (3). Celle-ci cherche à simplifier les mots et à réduire de manière drastique le vocabulaire afin de réduire la pensée, ce que l’on voit aujourd’hui avec les tweets manipulateurs de Trump, les fake-news émanant des journaux et divers médias, comme du pouvoir en place. Plus que de réduire la pensée, il s’agit de l’obscurcir : un « plan de sauvegarde de l’emploi » pour organiser un licenciement collectif. Par ces mots de la « novlangue », nous sommes empêchés de penser, d’agir. La croissance devient négative, ce n’est pas de la récession. Souvenez-vous des frappes chirurgicales : une frappe pour détruire et la chirurgie pour soigner : un oxymore de manipulation ! Peut-on descendre dans la rue contre un « plan de sauvegarde de l’emploi », contre le développement (que certains pensent durable…) ou encore contre la démarche qualité ? Comment se battre contre cela ?

Orwell comprend que pour changer une société, il suffit d’enlever les mots négatifs et ne laisser que des mots positifs… Ainsi nous ne pouvons plus penser la contradiction ! C’est la mort de la démocratie : celle capable de « construire une intelligence positive avec des désaccords féconds » et passer du dissensus nécessaire au consensus bienveillant, fraternel.
Nous avons vu lors du fameux « grand débat », notre Président tenter de nous noyer dans une logorrhée, qui se manifestait comme une forme de pathologie du langage, d’accumulation inquiétante de déchets verbaux, de mots inutiles, voire de contradictions linguistiques… « Et en même temps, je suis pour, mais aussi contre ! »  Ainsi s’exprimait, volubile, un immense déni de la réalité.
On pourrait aussi évoquer, la dernière loi pour empêcher de manifester déclarée comme une loi pour la liberté de manifester. Une antiphrase « orweillienne » qui consiste à faire le contraire de ce qui est dit : le macronisme serait-il orwellien ?
Orwell a compris, dès 1945, qu’il n’est pas incompatible d’assassiner une démocratie, dite libérale, puis de la transformer tout doucement en un pays totalitaire, au fonctionnement capitaliste.

Dans « Le meilleur des mondes », pour Huxley, l’oligarchie dominante d’une poignée de dirigeants mondiaux trouvera toujours des moyens pour exercer le pouvoir en infligeant du plaisir, en menant une campagne d’abrutissement au nom du bonheur.
Huxley redoutait que les gens en viennent « à aimer leur oppression, à adorer les technologies qui détruisent leur capacité de penser ». Il pensait que la pacification des rapports sociaux sera obtenue par le divertissement et un usage immodéré d’une drogue : le soma. Ce qui résonne étrangement avec la crise sanitaire due à la consommation exponentielle d’opioïdes qui frappe les USA et commence à atteindre la France, déjà grande consommatrice d’anxiolytiques.
Ce qui ne manque pas de nous ramener dans ce moment actuel où nous sommes devenus des individus conditionnés, gavés de loisirs et de publicités. Se disant « libérés », mais adorant la servitude : Huxley évoque ainsi les esclaves volontaires des classes inférieures attelés aux tâches d’exécution, face aux élites Alphas : des transhumains immortels et d’intelligence dite supérieure, manipulant des fantasmes. Le Meilleur des mondes et ses humains pré-formatés existe-t-il déjà ?

Alors Orwell ou/et Huxley ? Il est, peut-être, plus facile de discerner un monde orwellien que de reconnaître un monde « huxleyien ».
Et, s’ils avaient, en même temps, tous les deux raisons ? Chacun à sa façon.
Le monde totalitaire d’Orwell accentue le contrôle sur les gens : « Big Brothers ». Ce qui devient très concret en 2016 quand on a vu à Londres la première expérience de technologie de reconnaissance faciale. Ces mêmes techniques, que l’on nous annonce discrètement en France, sont déjà utilisées en Chine dans les banques, les hôtels et même dans les toilettes. Les infractions sont automatiquement enregistrées, comme le passage à un feu rouge et influent un score de « crédit social » qui évalue la fiabilité de chaque personne et qui peut en guise de sanctions : être menacée de perdre son emploi ou les aides sociales, voire même de subir des violences, des punitions, d’être mise en prison… À contrario, ceux qui obtiennent des scores élevés peuvent voyager à l’étranger et bénéficier d’avantages divers…
Le monde de la servitude volontaire d’Huxley correspondrait mieux à l’Occident. Ici, le conditionnement consiste à nous faire aimer ce que l’on est obligé de faire, aimer la destination sociale à laquelle on ne peut échapper. Ce serait le secret du bonheur ! On voit cela dans certaines formes de « développement personnel ». Cette servitude est instillée par « Big pharma » qui représente l’industrie pharmaceutique, les manipulations génétiques dans ce moment où les GAFAMs consacrent des milliards de dollars à la poursuite d’un projet transhumaniste élaboré à la Silicon Valley… Un nouveau « Meilleur des mondes » comparable à celui d’Huxley, où les mutants nés de fœtus poussés en cuves devaient produire l’avènement de castes immuables.

Alors, « orweillien » ou « huxleyien » ?
« Big Others » les réunit en évoquant une société où chacun surveille tout le monde. Nous ne sommes plus libres et pas très loin d’être potentiellement tous sous surveillance, mais aussi sous la servitude d’un pouvoir, entre dictature et apprenti sorcier, à la fois mystérieux et omnipotent qui se dilue dans la globalisation.
Ce qui ne manque pas d’inquiéter au moment où, confrontés à des catastrophes sociales et environnementales qui paraissent menacer l’avenir de l’humanité, nous devrions disposer de toute la créativité, la liberté d’imaginer, de rêver un autre monde.
Rêver ? Aux USA, un somnifère a été interdit parce qu’il empêchait les gens de rêver… alors ils devenaient criminels et réalisaient ce qui aurait dû rester leur cauchemar.
Tant que vous rêvez à des choses affreuses vous ne le faites pas (Freud).
Empêcher le rêve c’est enlever la soupape de sécurité de cette « cocotte-minute » qui nous empêche souvent d’exploser !
Or une étude récente montrait que les Américains rêvaient de moins en moins.  
Sans aller jusqu’à cette situation extrême, pouvons-nous encore rêver aujourd’hui ? Penser c’est poursuivre un rêve… qui transforme le monde (L De Vinci).  Disons que notre marge se réduit…
Le néolibéralisme, essaie particulièrement par le développement du numérique, de nous contraindre en occupant nos esprits 24/24 et 7/7, nous faisant lever la nuit pour lire nos mails, etc.… Les médias de masse nous étourdissent, nous empêchent de penser en nous hypnotisant par une avalanche d’évènements, quitte à les fabriquer (fausses interviews, fausses nouvelles, rumeurs etc.) Téléguidés par les algorithmes, notre esprit est occupé toute la journée. Alors, nous aussi, nous rêvons de moins en moins.
Pourrons-nous nous opposer à cela, faire autrement ?
Peut-être en nous rebellant comme le propose le mouvement extinction-rébellion qui revendique la désobéissance civile et non-violente. Mais se rebeller, désobéir devient de plus en plus difficile dans cette société où nous sommes en train de devenir des robots, où le consumérisme exacerbé nous empêche de rêver. Nous sommes comme possédés par nos possessions.
Il nous faut retrouver nos rêves pour produire de la diversification, des choses nouvelles. Et peut-être penser à Hannah Arendt : « l’esprit de désobéissance qui naît de notre jugement moral d’adulte qui nous dit que quelque chose ne tourne pas rond dans la société et vous incite à résister… la désobéissance morale est la clé du progrès ».

            Rêver, désobéir, est peut-être la meilleure façon de sortir de notre aveuglement pour organiser, proposer autre chose et faire face à ces puissants au futur dérisoire qui font aujourd’hui preuve de beaucoup d’arrogance…

Oncle JEF pour le Clairon de l’Atax le 10/11/2019

 

 

 

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Notes:
  1. = contraire de l’utopie
  2. BERNAYS, Edward (2008). Propaganda Comment manipuler l’opinion en démocratie.)
  3. cf. le livre « 1984 »

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