Les taux d’intérêt bas : un risque de crise ?

On pourrait croire que les taux bas pratiqués relèvent d’une stratégie ou d’une obligation « mécanique » permettant d’éviter l’explosion de la bulle financière : rien n’est moins sûr ! En attendant leurs effets sur l'économie réelle sont décevants, par contre ils font grossir une bulle financière mondiale qui risque d'exploser...

On peut actuellement s’étonner et s’interroger sur les taux d’intérêt faibles, nuls et même négatifs pratiqués par les banques. Aux USA, ils sont de + 1,7%, et nuls au Japon. En France, l’État emprunterait à un taux de 0,5%, alors que normalement, les taux d’intérêt devraient être à peu près égaux au taux de croissance.

(Image par Capri23auto de Pixabay)

Pour essayer de comprendre cette politique de taux faibles ou nuls, considérons les éléments du PIB (Produit Intérieur Brut), lui-même composé de la somme des plus-values réalisées en France en un an, puis ventilé entre les revenus du travail et ceux du capital.
Dans les années 1980, le PIB est constitué pour 70% des revenus du travail (salaires, cotisations sociales directes et indirectes) et pour 30% des revenus du capital (investissements, dividendes, plus-values). L’ensemble augmentait d’une année sur l’autre mesuré par ce que tout le monde connaît : le taux de croissance, la boussole de notre société… souvent déboussolée !
Nous avons cru, ou plutôt on nous a fait croire, que la progression de ce taux de croissance favoriserait immanquablement la consommation, la santé et le bonheur…
Et nous avons produit d’une façon débridée, tout, n’importe quoi, n’importe où, avec le seul critère d’une rentabilité maximale et immédiate. Pour favoriser cela, les pouvoirs économiques ont « marketisé » notre société pour créer de plus en plus de désirs d’achats présentés comme des besoins et développé ainsi une addiction consumériste. Peu importe si cela génère des insatisfactions, des frustrations lorsque simultanément la pauvreté, l’exclusion et la précarité explosent… tandis que nous vivons sous une contrainte environnementale grandissante au point qu’il devient de plus en plus difficile d’argumenter que notre production doit croître indéfiniment dans un monde fini.
Tant que la croissance existe, le « capital » accepte d’en « partager un peu les gains », à condition de ne pas s’attaquer au déséquilibre du partage des richesses, entre les revenus du capital et ceux du travail… Ces derniers revenus sont affaiblis par la concurrence des pays à bas salaires pour le plus grand bonheur des grandes entreprises néolibérales, ce qui provoque en partie la masse de chômeurs et d’exclus que nous connaissons aujourd’hui en France… Plutôt que de partager le travail, nous avons partagé la pénurie ! Et les travailleurs, jadis regroupés dans des collectifs de production, ont vu leur marge de négociations se diminuer…
En 2012, un rapport publié par la Commission Européenne (ndlr : des gauchistes ceux-là !) démontre que la part des revenus du travail, directs ou indirects, dans la richesse nationale est passée de 69,9% en 1975 à 57,8% en 2008, soit – 12% !
Je ne pense pas que depuis lors les choses se soient améliorées !
Pour baisser les revenus du travail, directs et indirects, nous avons subi une suite continuelle de réformes, disons plutôt des « contre-réformes » : libérales d’abord, puis néolibérales… Le PIB a continué d’augmenter, pendant que les revenus salariaux directs ou indirects baissaient et les revenus du capital augmentaient protégés par une politique fiscale en faveur des plus riches, sans évoquer la part des fraudes fiscales. (Elles s’élèveraient à 100 milliards / an selon un rapport 2018 du syndicat Solidaires-Finances publiques)
Afin d’éviter une dépression permanente, les États, ligotés dans des politiques d’austérité absurdes et successives voulus par l’UE (1), se sont endettés en créant un déficit tel qu’il leur permet à présentent de justifier leurs politiques par l’argument : « nous n’avons pas d’autres choix possibles que de réduire… réduire… réduire les dépenses publiques, et « détricoter » ainsi cet État social qui serait si prodigue selon eux !
Pour mieux situer les choses, souvenons-nous que les recettes de l’État en 2019, en France sont de 242 milliards d’euros, ses dépenses sont de 329 milliards d’euros et le déficit annuel de 86,7 milliards d’euros… lequel vient augmenter une dette, par ailleurs très appréciée par les spéculateurs parce que garantie par un Etat encore riche et dont les intérêts leur rapportent plus de 46 milliards d’euros !
Aujourd’hui l’endettement public correspond à 100% du PIB : ce qui ne cesse d’être présenté comme néfaste par nos gouvernants néolibéraux, tandis que celui des ménages et des entreprises représente 133,3% du PIB : ce qui se dit moins !
En effet les grandes entreprises se sont endettées, non pas pour augmenter l’emploi ou la production, mais surtout pour distribuer des dividendes dans des opérations aventureuses de fusion-acquisition avec le soutien aveugles des banques. (Voir ci-dessous les revenus des actionnaires du CAC40)

Cycle infernal redoutable ! 

Pour autant des marges de manœuvre existent.  
Aujourd’hui, le PIB français est d’environ 2300 milliards d’euros par an. Prenons, pour faciliter le calcul, un montant moyen de 10% soit 230 milliards qui passent chaque année des revenus du travail à ceux du capital… et cela depuis une trentaine d’années !
Imaginons qu’une partie de ces sommes revienne dans les budgets des ménages et ceux de l’État pour répondre à nos besoins sociaux : la sécurité sociale (les retraites et la maladie), l’hôpital, l’éducation, la justice et bien sûr la création d’emplois d’utilité sociale. Cela permettrait d’améliorer la cohésion sociale et plus généralement l’ambiance dans notre société.
Nous disions 2300 milliards d’euros, ventilés de la façon suivante :  

1380 milliards (disons 60%) qui sont distribués sous forme de salaires directs (750 milliards = 32,5%) et sous forme de cotisations sociales (630 milliards : 27,5%). Les fameux coûts qui seraient trop importants en France…

– Reste 920 milliards auxquels il convient d’enlever un peu plus de 100 milliards pour les travailleurs indépendants certifiés (justice, santé, architectes, etc.) qui sont par ailleurs, eux aussi attaqués par le néolibéralisme (sans compter les faux indépendants : sous-traitants, auto-entrepreneurs, etc.)  

Reste alors environ 800 milliards qui vont aux revenus du capital, par ailleurs produits par le seul travail qui seul produit de la valeur … Bref !  

– 460 milliards sont investis dans les constructions et l’industrie, dont la construction des maisons / logements qui ne sont pas un outil de production, sauf le temps de la construction ;

Restent 340 milliards non investis et dont les entreprises ne voient pas beaucoup la couleur pour développer leurs activités.
 À ces sommes, n’oublions pas de rajouter la fraude et évasion fiscale entre 80 100 milliards et 200 milliards selon la façon dont on considère l’optimisation fiscale qui n’est qu’une façon « hypocrite » d’organiser l’évasion fiscale alors même que 2 500 postes de contrôleurs fiscaux sont supprimés !

Mais pendant ce temps, en lieu et place de ces dispositions, on judiciarise les lanceurs d’alerte, syndicalistes, militants et autres opposants. Quand allons-nous judiciariser les évadés et tricheurs fiscaux ?
En Europe, l’évasion fiscale se monte à 1 000 milliards d’euros par an…soit quasiment le montant du budget de l’UE!
À l’échelle internationale, qui sont les fraudeurs ? Les deux tiers de ces délinquants en col blanc sont des entreprises, l’autre tiers des particuliers… Et les 20 premières banques mondiales ont placé 26% de leurs bénéfices dans les paradis fiscaux.  
En tous cas cela commence à faire beaucoup. C’est ainsi que les 97 % des capitaux existants sur cette Terre transitent souvent par le canal des paradis fiscaux alimentés par la fraude fiscale et sont investis dans la finance spéculative mondiale : ce qui produit une bulle financière gigantesque qui existe sans contrepartie matérielle… Pendant ce temps l’économie réelle ne trouve pas assez d’investisseurs, puisque les entreprises ne seraient plus assez rentables, du fait des « charges salariales » et des impôts qui seraient trop lourds !
En conséquence de quoi la bourse ne sert plus aujourd’hui à créer de nouvelles actions qui permettraient le développement des entreprises, mais à créer un marché secondaire qui spécule avec des actions existantes. Ce qui ne rapporte rien à l’économie réelle. Alors que l’émission de nouvelles actions s’élève par an à 10 milliards, le volume global des transactions est de 3300 milliards : c’est de la spéculation pure ! Il s’agit de faire de l’argent avec de l’argent. Les actions gonflent sans qu’aucun investissement réel ne soit fait, sans que rien de supplémentaire, ni biens ni services ne se soient produits.

Si la bourse ne finance pas les entreprises, celles-ci versent des dividendes aux actionnaires : c’est la finance qui joue contre les entreprises ! Les actionnaires du CAC 40 composé de 2/3 de capitaux flottants… (Fonds de pension, assurances…) ont perçu en 2018  57,4 milliards d’euros de dividendes en rémunérations de leurs actions, soit 12,8% de plus qu’en 2017 et 62% de plus qu’en 2009. Les spéculateurs, toujours opportunistes, s’endettent à taux bas pour acheter des titres et viennent ainsi alimenter la spéculation sur l’assurance-vie, les fonds de pension, la titrisation, la dérégulation…  
Certes, les taux bas permettent à certains ménages d’acheter plus facilement leur logement, mais ils contribuent aussi à faciliter l’endettement de 100 millions d’euros de Mathieu PIGASSE, (NOUVELLES EDITONS INDEPENDANTES, actionnaire du groupe LE MONDE et du HUFFINTON POST), des 3 milliards d’euros de J-Charles NAOURI, (Groupe Casino) et de 50 milliards d’euros de P. DRAHI, (ALTICE). 

Et les taux d’intérêts baissent… et la bulle financière gonfle, gonfle… avec le risque avéré d’éclater, donc d’un prochain collapse aux implications écologiques et/ou géopolitiques… Les gouvernants et managers néolibéraux sont tellement aveuglés par le gain indécent de l’argent qu’ils n’ont pas compris qu’ils se « tirent une balle dans le pied » ; Ce que Henri Ford (ce gauchiste ! sic) avait lui compris que les personnes touchées par la précarité ou le chômage verront leur pouvoir d’achat diminuer, ce qui ne leur permettra pas d’acheter les biens produits et les services offerts et mettra ainsi en berne une consommation qui est le moteur principal de la croissance… 
Les responsabilités de ce système néolibéral qui utilise des capitaux à la spéculation alors qu’ils seraient nécessaires pour le développement et le bien-être social ou encore pour lutter contre la dégradation de notre environnement, sont immenses. D’injuste, le système financier néolibéral est devenu mortifère.

On pourrait croire que les taux bas pratiqués relèvent d’une stratégie ou d’une obligation « mécanique » permettant d’éviter l’explosion de la bulle financière : rien n’est moins sûr ! Mais en attendant chaque pays devrait profiter des taux bas ou nuls d’intérêt pour organiser et financer un vaste programme d’investissements répondant aux besoins importants de notre société, à savoir, sociaux, environnementaux, culturels.

Ce qui veut dire :

  • Orienter le crédit bancaire vers les entreprises moyennes, locales afin de développer une économie sociale de proximité ;
  • Créer des emplois d’utilité sociale correctement payés ;
  • Relancer la recherche publique, favoriser l’accès à l’éducation et à la santé, ou ressusciter l’aide publique au développement ;
  • Orienter l’investissement dans la transition écologique. Chaque année 3% du PIB devrait être investit pour financer les énergies renouvelables, pour impulser les économies d’énergie par la rénovation des logements, par la rénovation urbaine, par le développement des transports en commun.

Tout cela serait possible, si le pouvoir en place le décidait… Enferré dans une vision thatchérienne, soumis à l’oligarchie qui le commandite, cela n’est pas son option politique actuelle… Et comme le Président répète à longueur d’antennes qu’il gardera le cap , les perspectives d’avenir sont plutôt sombres !

Que nous reste-t-il ?

Une rupture révolutionnaire, peut être portée par une vague insurrectionnelle… Cela semble aujourd’hui nécessaire mais pas suffisant pour régler les problèmes économiques et sociétaux. Mais cela permettrait peut-être de changer de paradigme face aux défis climatiques et environnementaux qui nous sont posés et en conséquence de sortir de cette loi d’une minorité qui s’impose à la majorité et de réorganiser fondamentalement nos processus de décisions politiques…

            Oncle JEF pour le Clairon de l’Atax le 16/12/2019

 

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Notes:
  1. Récemment l’UE a encore demandé à la France de réformer ses retraites afin d’alléger sa dette publique. L’UE salue le « courage de Macron » !
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