Il y en a encore qui aiment ça !

Un peu de littérature : le Clairon vous présente une histoire vécue pendant la période de confinement « strict ». Il s’agit d’une sorte de petit conte édifiant écrit par un Narbonnais qui promenait son chien.

La rédaction du Clairon

En ces temps de confinement, on a envie de communiquer des trucs, des sentiments, des analyses plus ou moins pertinentes, des anecdotes aussi qui parfois mettent le maçon… au pied du mur, ce qui n’est pas forcément un comble…
Alors je vous soumets celle-ci, pas vieille : elle date d’hier, lundi…

Jacques Fernandez

J’habite au bord du canal de la Robine, ce qui est un privilège rare. Verdure, calme, bateaux…
Parfois pourtant une fausse note vient mettre à bas cette sérénité et le calme de ce havre. Un voisin facétieux, propriétaire d’un bateau, plus ou moins ivre (pas le bateau, c’eût été poétique, mais le propriétaire), se plait à partager, à baffles que veux-tu, sa musique préférée… Pourquoi pas.
Certes ses goûts musicaux ne sont pas ceux de tout le monde, mais après tout, le mauvais goût est l’une des choses les mieux partagées en ce monde confiné (ou pas) donc, on fait preuve de tolérance et contre mauvaise fortune bon cœur…
Et puis soudain, entre un rock endiablé et une bluette mielleuse, un chant, martial, violent, guerrier… Celui que les soldats de la Wehrmacht du peintre-poète Adolf, entonnaient, joyeux et primesautiers, du temps béni du nazisme triomphant, quand ils défilaient précédant l’arrivée des nettoyeurs sympathiques souriants et non moins primesautiers, de la Waffen-SS qui venaient parachever leur œuvre et fusillaient allègrement tout ce qui pouvait ressembler à un juif, un communiste ou un résistant…

« Auf der Heide blüht ein kleines Blümelein und das heißt Erika » (Image par Сергей Марищук de Pixabay)

Bien entendu, je tends l’oreille pour m’assurer que je ne rêve pas, que je ne suis pas l’objet d’une entourloupe liée au confinement, d’une erreur de mes sens abusés… Mais non, il s’agissait bien d’Erika, ce chant qui fit trembler l’Europe entière dont l’auteur fut un membre du parti nazi dès 1934, précisément chargé de mettre un peu de musique à portée de fusil ou de mirador… Manière de massacrer en rythme, et au son des tambours, trompettes et grosses caisses.
Un chant purement nazi.
Que faire ? Laisser faire ? Après tout, chacun est libre… Intervenir soi-même pour appeler le bonhomme à un peu de décence et de respect pour le sang versé par nos parents ? Ou se plaindre officiellement auprès des autorités ?
Comme le bonhomme passe son temps à gueuler auprès de tous ceux qui passent à proximité de son bateau, en des termes que « rigoureusement ma mère m’a défendu d’ nommer ici » et que l’affaire pouvait se conclure par une solide baston dont, vu mon âge et ma force déclinante, je n’étais pas certain de sortir vainqueur, je décidais courageusement d’appeler la police municipale pour signaler le fait très officiellement.
Aussi déclinais-je mes noms prénoms âge et qualité et invitais les aimables pandores à venir tancer vertement ce nostalgique admirateur du vert de gris ! Ils vinrent !

« A pied à cheval en voiture,
Les gendarmes mal inspirés
Vinrent pour tenter l’aventure
D’interrompre l’échauffourée »

Bien entendu les chants martiaux avaient cessé et le rock avait repris ses droits… Comme je promenais mon chien au même moment, je me suis approché d’eux, pour qu’ils ne pensent pas que j’avais agi anonymement comme, justement, au bon vieux temps de la chanson incriminée. Je me présentais à l’un des policiers et je racontais le pourquoi du comment.

Discussion :
Le premier flic : « Mais il ne met que du rock pour l’instant »
Moi : « Oui, il alterne les plaisirs, mais tout à l’heure on était dans un autre registre… »
Le second flic dont la dimension du cerveau semblait inversement proportionnelle à celle des biceps qu’il arborait ostensiblement, et sur ce ton que savent prendre parfois les flics quand ils vous donnent l’impression qu’ils vont vous « bouffer le foie »      …
« Oui mais moi je les connais pas ces chants nazis ! Je sais pas ce que c’est !»
Moi : « C’est un peu dommage… dans le cas contraire vous pourriez les identifier et les faire taire… »
Le même second flic : « Je les connais pas, je vous dis, et je veux pas les connaitre ! »
Moi : « C’est bien ce qui me chagrine… »
Et j’interrompis là ce dialogue digne d’une œuvre de nos grands auteurs classiques, que ce gentil poulet n’avait certainement pas lues ou à tout le moins comprises.
Mais baste… que peut-on demander à un poulet municipal ? Verbaliser les contrevenants au confinement, ou connaître Le Cid, Don Juan ou Cyrano ?
Et donc, fort marri, je poursuivis mon chemin, mon chien-chien au bout de sa laisse, qui n’avait cure de ce dialogue des carmélites version confinement, et préférait gambader pour larguer sa cro-crotte loin de tout ce tumulte…

Quelques mètres plus loin, une brave dame vivant sur une belle péniche, anglaise (la dame, pas la péniche), la cinquantaine, intriguée par notre échange, me demanda de quoi il retournait et que faisaient les policiers dans ce coin.
Je lui expliquais le pourquoi du comment de la chose, lui parlais du chant nazi de son voisin de canal, et j’eus la bêtise d’évoquer le temps heureux de l’occupation et des joyeusetés prodiguées par les SS…
L’anglaise ouvrit grands ses yeux dans lesquels je pus déceler un océan d’incompréhension, un abîme d’ignorance, un univers de méconnaissance…
« C’est quoi vous dîtes là ? SS ? boitisit ? »
Vainement je tentais de lui expliquer, je lui parlais des nazis, d’Hitler, etc… Mais visiblement, cela ne lui disait pas grand-chose… « Je vais looker sur le net… »
C’est ça, lookez madame, lookez…

Je laissais mon anglaise à sa crème (elle dégustait un truc qui ressemblait à de la crème de whisky) et comme l’ami Georges, « je repris ma route en cherchant plein d’espoir », quelqu’un avec qui partager ma désespérance…
J’avais oublié que nous étions en période de confinement et qu’à cette heure les gens n’étaient pas dehors, mais à leur fenêtre pour applaudir les soignants qui risquent leur vie pour sauver la nôtre…
Alors je me suis chanté, dans ma petite tête de vieux machin, plein de révolte vaine et d’illusions sèches, les vers de Jean Ferrat :

« On me dit à présent que ces mots n’ont plus cours
Qu’il vaut mieux ne chanter que des chansons d’amour
Que le sang sèche vite en entrant dans l’histoire
Et qu’il ne sert à rien de prendre une guitare… »

Manière de ne pas perdre de vue que nous commémorons en cette année 2020 pleine de virus malins, le 75e anniversaire de la libération des camps de la mort…

SYL

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Publié par La Rédaction du Clairon de l'Atax

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