À partir de la Fable des Abeilles…

Ici, je reprendrai la question de Bernard MANDEVILLE (1670 / 1733) : comment faire vivre les hommes ensemble sachant qu’ils sont cupides, égoïstes, voire méchants lorsqu’il s’agit de défendre leurs intérêts particuliers ?

Ruches Image par Susanne Jutzeler, suju-foto de Pixabay

            Publiée en1714, par Bernard De MANDEVILLE, traducteur anglais de La FONTAINE, qui est considéré comme un économiste et un philosophe sérieux, cette fable est devenue célèbre pour son attaque supposée des vertus chrétiennes. Elle soutient qu’une société ne peut avoir en même temps morale et prospérité et que le vice, entendu en tant que recherche de son propre intérêt, est la condition de la prospérité.
Pour MANDEVILLE, le vice conduit à la recherche de richesse, de puissance et produit involontairement de la vertu parce qu’en libérant les appétits, il apporte une opulence supposée ruisseler (théorie du ruissellement reprise par nos néolibéraux au pouvoir), du haut en bas de la société. Il soutient que la guerre, le vol, la prostitution, l’alcool et les drogues, la cupidité, (éléments que nous retrouvons actuellement dans le calcul du PIB), etc. contribuent finalement « à l’avantage de la société civile ». MANDEVILLE compare l’Angleterre à une ruche corrompue, qui fabrique du miel pour sa prospérité sans se préoccuper des milliers d’abeilles, ni des conditions éthiques, ou du sens de leurs activités. Pour MANDEVILLE « les vices privés font la vertu publique ». Ils contribuent au bien public, tandis que des actions altruistes peuvent en réalité lui nuire. Les riches doivent disposer de leur argent afin de permettre aux pauvres de travailler en peinant, voire en étant sacrifiés.

« IL FAUT QUE LES PAUVRES RESTENT PAUVRES, AFIN D’ÊTRE FORCÉS DE TRAVAILLER POUR MANGER »

MANDEVILLE explique qu’un libertin agit par vice, mais que « sa prodigalité donne du travail à des tailleurs, des serviteurs, des parfumeurs, des cuisiniers et des femmes de mauvaise vie, qui à leur tour emploient des boulangers, des charpentiers, etc. ». Donc les vices, la rapacité et la violence du libertin, profitent à la société en général, et sont des éléments nécessaires au bien-être, à la richesse donc à la grandeur d’une société.

« LES RICHES CONSOMMENT PAR DÉSIR CE QUE LES PAUVRES FABRIQUENT PAR BESOIN »

La révolution anglaise de 1689 parlait de démocratie, de pouvoir du peuple : l’esclavage allait être interdit, les serfs refusaient le joug de la force, la religion était remise en cause, la servitude envers les puissants de plus en plus discutée. C’est dans ce contexte que MANDEVILLE se pose la question : comment faire vivre les hommes ensemble sachant qu’ils sont cupides, égoïstes, voire méchants pour défendre leurs intérêts ?
MANDEVILLE identifie, tout d’abord, deux classes : les vertueux et les scélérats au sens plus psychologique que sociologique.

Aux premiers, les vertueux, également cupides et égoïstes, il faut leur tenir un discours inverse de ce qu’ils sont réellement. On leur sert le fantasme de la vertu afin de les amener à modérer leurs appétences au point que certains y croient et finissent par devenir réellement vertueux.
Vertueux ? Donc pas d’argent entre nous, mais une monnaie qui ne coûte rien : du vent, de la parole, du discours, de la flatterie célébrant leur merveilleux désintéressement personnel, leur noble souci de la chose publique avec, par exemple, des légions d’honneur ou autres breloques afin qu’ils continuent à participer « bénévolement » aux restos du cœur, à lutter contre la pauvreté et la faim dans le monde… Ce qui est certes respectable mais qui, au fond, conforte le système capitaliste que, par ailleurs, ils dénoncent !
Les seconds, les scélérats, également cupides et égoïstes, forment une petite classe irréductible. Intéressés par l’argent et le pouvoir : ce sont souvent des « marchands » qui possèdent le pouvoir économique, donc politique. Ils souhaitent disposer d’une multitude de pauvres laborieux, acharnés à la tâche, qui, de ce fait, se pensent vertueux, qu’ils maintiennent dans l’ignorance afin qu’ils se tiennent tranquilles, de façon à ce qu’ils puissent leur tondre la « laine sur le dos ».

Pour que tout cela fonctionne, il est besoin d’une troisième classe : les pervers. Des personnes publiques, politiques, quelquefois religieuses, des « communicants » souvent ego-maniaques, victimes de fractures affectives ou pédagogiques. Avec eux, les scélérats peuvent négocier, souvent par derrière !

Cette thèse de la « fable des abeilles » de MANDEVILLE est d’un cynisme sidérant. Elle a été considérée comme diabolique, condamnée, mise à l’index : un scandale philosophique à l’époque des « Lumières » ! Et pourtant, c’est ce principe qui, encore aujourd’hui, structure le capitalisme : créer de la richesse afin d’en tirer le maximum de profit, chez les plus aisés d’abord, pour qu’ensuite, peut-être, elle ruisselle sur les autres… Enfin pas trop !
Depuis MANDEVILLE, la situation sociale a changé. Adam SMITH, inspirateur des libéraux, l’a réinterprété et pacifié les termes de la fable des abeilles en évoquant la fameuse main invisible. Notion reprise lors de la création de la société du Mont Pèlerin en 1947, sous l’action d’une poignée de penseurs dont les plus connus sont Milton FRIEDMAN (1912-2006) et surtout Friedrich VON HAYEK (1899-1992), artisan capital du néolibéralisme, auxquels se sont joints d’éminents économistes, des anthropologues, dont 8 prix Nobel ! Tous des précurseurs du néolibéralisme économique qui développera ensuite le capitalisme financier globalisé qui sévit actuellement.  

Ainsi Friedman a créé l’école de Chicago (1), laquelle a organisé avec la CIA le coût d’État au Chili en 1973, contre Salvator ALLENDE et mis en place le dictateur PINOCHET.
Toute cette mouvance a aussi inspiré et soutenu Margaret THATCHER, premier ministre en Angleterre en 1979, puis Ronald REAGAN président des USA en 1980. Actuellement, en France, si l’on en croit  E. MACRON, l’actuel président, toute autre politique serait un mirage !

Pour tenir les gens « tranquilles », les néolibéraux ont utilisé toute la gamme des manipulations et instrumentalisations possibles, inspirées des thèses d’Edward L. BERNAYS développées notamment dans son livre « Propaganda », ou des techniques de conditionnement de l’opinion dénoncées par Noam CHOMSKY, en particulier dans son livre « La fabrique du consentement », afin de conduire le troupeau de moutons (et pas des citoyens !) dans la bonne direction : celle de leurs intérêts particuliers. Pour ce faire, Ils utilisent les médias de masse, mais aussi le cinéma, particulièrement d’Hollywood : le message est répété à l’envie : ne pensez pas trop… Consommez… Consommez… Consommez !
Du coup nous avons produit… produit… produit… tout, un peu n’importe quoi et n’importe comment. Au point qu’aujourd’hui, il nous faudrait 2,9 planètes par an pour continuer au même rythme alors qu’en 1970, une seule planète nous suffisait. Nous n’avons pas entendu les rapports MEADOWS, puis ceux du GIEC, qui nous ont alarmé sur les risques d’effondrements écologiques, dus au réchauffement climatique. Non contraignantes, les différentes COP (2) sont des échecs : elles n’ont permis ni de limiter le réchauffement à 2°C, ni d’organiser un programme de transformation des infrastructures et de l’économie…  Une image me traverse souvent l’esprit, notre planète bleue aurait-elle attrapé une maladie de peau qui s’appelle l’humanité et que la Nature, obligée de réagir, va l’éliminer ?  

Actuellement, nous traversons une crise sanitaire que personne n’a vu venir… Mais que tout le monde attendait : 195 pays ont signé en 2005 avec l’OMS le Plan d’Urgence Sanitaire relatif aux risques d’épidémies… Celui-ci a provoqué en France la création de l’EPRUS (Établissement Préparation à l’Urgence Sanitaire), dissous en 2016 ! La crise sanitaire actuelle, mal anticipée, mal gérée, manipulée (voir ma chronique du mois de décembre), s’est transforme en crise sociale et économique provoquant la mise en sommeil, voire l’arrêt, d’activités comme le tourisme, le commerce, la culture, le tout avec des conséquences graves sur l’emploi, les revenus des ménages, mais aussi sur l’économie générale…
Le coronavirus qui provoque cette crise sanitaire est issu des zoonoses, favorisées par ces espaces où se retrouvent des animaux, encore sauvages, mais obligés de vivre de plus en plus près des humains. Ici se sont développés des agents pathogènes nouveaux (les virus du SRAS et le SARS-CoV-2, responsable du Covid 19), et parfois mortels (le VIH, les virus Ebola et Zika). Et les zoonoses vont se multiplier du fait du développement des humains et de leurs activités qui détruisent des espaces naturels et avec elles les « vraies » pandémies. Selon l’OMS, la crise actuelle du coronavirus n’a pas atteint, , un taux de victimes surnuméraire dans l’ensemble du monde, pour être considérée comme une pandémie… En fait, elle ne serait qu’une première « vaguelette » : un avertissement ultime ! Si nous continuons dans cette voie d’un développement erratique, cause du réchauffement climatique, alors nous avons toutes chances de voir se répéter d’autres crises, peut-être sanitaires, mais pas seulement, générant un chaos bien plus dangereux, et de loin ! Tout cela est la conséquence de la politique néolibérale, productiviste, financiarisée et globalisée, menée partout depuis les années 1980, par des hommes politiques pervers, au service des scélérats…

Ici, je reprendrai la question de MANDEVILLE : comment faire vivre les hommes ensemble sachant qu’ils sont cupides, égoïstes, voire méchants pour défendre leurs intérêts ?
Les « scélérats », représentant 0,1% de la population mondiale et possédant autant que la moitié de toute la population mondiale, ne diront jamais qu’ils sont assez riches. Imaginez. Le PIB mondial en 2019 s’est élevé à 87.752 milliards de dollars pour une dette mondiale de 250 000 milliards de dollars, soit environ 3 fois le PIB, en sachant qu’il existe 1,5 million de milliards de dollars de produits financiers dérivés au monde, dont 660 000 milliards pour l’UE… Oui, vous avez bien lu : 1 500 000 milliards de produits dérivés… L’argent engendrant l’argent : une économie totalement virtuelle dont, nous dit-on, 2 à 3% vont à l’économie réelle. Le plus fou de l’histoire, c’est que cela va continuer !  Au lieu d’aller capter ces milliards de la sphère financière, particulièrement en mettant en place des plans cohérents et globaux de fiscalisation, les gouvernements et institutions financières ont, lors de cette crise sanitaire, ont fait fonctionner la « planche à billets », venant ainsi alimenter encore davantage ce système fou… Ce qui laisse le citoyen de base interloqué, lorsqu’il comprend qu’un jour on lui demandera de rembourser. Ce qui semble certain, c’est que ces « scélérats » ne souhaitent pas partager leur richesse, ni le pouvoir économique, donc politique, quitte à devenir méchants pour les conserver.
Et peut-être pire. On a vu les « scélérats » se réunir à Davos, dans le cadre du Forum Économique Mondial, le FEM. Leurs réflexions évoquent un « GREAT RESET », capable de réinitialiser l’économie mondiale en accélérant la « marche implacable de l’automatisation dans les domaines les plus sensibles »… Donc l’exclusion de facto d’une grande partie de l’humanité. Ainsi, nous avons toutes les chances de passer d’un système déjà eugéniste, soit l’élimination des plus faibles, vers un holocauste qui ne dira jamais son nom, dont on voit les prémices dans les parties du monde les plus pauvres, où des millions de personnes souffrent, voire meurent de faim.
Quant aux « pervers », dans un monde individualiste, ils sont devenus narcissiques. Ils forment une élite, qui ne se cache même plus d’être une oligarchie, tellement elle est corrompue par des lobbys de toutes sortes. Ici, se complaisent les différentes catégories intellectuelles qui, de plus ou moins bonne foi, sont souvent des partisans de la social-démocratie et des journalistes. Chez eux cécité et surdité constituent une forme de bêtise, proche de l’autisme. Ils se sont prostitués en nous faisant croire que l’on pouvait pactiser avec le diable, qu’il fallait refuser systématiquement l’affrontement et que les scélérats d’en face étaient assez raisonnables pour nous respecter… Et « en même temps » (déjà !) ils pensaient bien conserver leurs « petits avantages » de participants à cette bourgeoisie où règnent les scélérats. S’ils sont remis en cause, eux aussi pourront devenir méchants et utiliser les moyens dont ils disposent, comme ils nous l’ont montré lors des manifestations contre les gilets jaunes, extinction-rébellion, etc. Ils pourront, par exemple, organiser un déferlement techno-sanitaire, comme c’est le cas dans la gestion actuelle de la crise sanitaire.
Quant aux vertueux, ou considérés comme tels, ils sont manipulés par les discours flatteurs de la propagande néolibérale, au point de n’avoir plus aucune confiance aux « politiques ». De désabusés, ils sont devenus indifférents. Toutefois, ils sont prêts à se révolter à la moindre étincelle, afin de participer au partage du miel, voire tout simplement de ne pas mourir : en fait ils sont prêts à devenir méchants

En conclusion

Nous sommes exposés au risque d’une « guerre » entre des humains, cupides, égoïstes, devenus méchants !
Alors que faire ?
Conscient que les crises ont toujours été les prémices d’un sursaut, peut-être que la première des choses à faire est d’attendre que cela s’effondre… À ce moment-là, nous verrons peut-être sortir de l’arbre pourri, de nouvelles pousses, peut être constituées de gens plutôt marginaux qui n’avaient pas assez de lumière pour se développer. Ceux-ci pourraient se regrouper, établir des liens, sortir de leur isolement, construire et expérimenter ensemble de nouvelles réalités. Car il s’agit de répondre à un enjeu politique fondamental où chacun exerce ses responsabilités, fondées sur une prise de conscience de la nécessité d’une autre culture en vue d’un « GRAND RESET » radicalement différend fondé sur d’autres bases que l’idéologie néolibérale. 

  • La non-violence, à la façon de Gandhi, de Martin Luther King ; celle qui permet, tout d’abord, de tenir face au déferlement de la violence, puis d’établir un rapport de force en disant non aux atteintes au droits humains et dépasser la colère pour la transformer en courage nécessaire au jaillissement d’un débat nécessaire et créatif.
  • L’altruisme qui n’est pas un risque mais une nécessité, peut-être même le fondement d’une collaboration porteuse de solutions alternatives.      

En prenant un peu de recul, ne s’agit-il pas de continuer le combat de nos ancêtres de 1789, ou de la commune lorsqu’est née la formule « Liberté, Égalité, Fraternité ». Comme souvent dans l’histoire, ces fulgurances de l’histoire populaire ont été récupérées ensuite par la bourgeoisie. Pour eux, c’est la Liberté d’être cupides, l’Égalité d’être égoïstes quant à la Fraternité elle était souvent confondue avec la charité, subterfuge utile pour ne pas apparaître trop méchants.
En juin 2018, j’écrivais une chronique, suite à un entretien avec Abdenour BIDAR, philosophe connu, dans laquelle nous proposions d’inverser la formule républicaine. Passer de la « Liberté, Égalité, Fraternité » à « Fraternité, Égalité, Liberté ». Dans la situation qui se présente, il s’agit nécessaire d’être tout d’abord Fraternels, solidaires en s’entraidant. Fraternels pour se reconnaître comme Égaux, en droit comme en revenu et fortune. Fraternels et Égaux afin d’avoir la Liberté de créer, de prendre des initiatives et retrouver la souveraineté populaire : relever le défi de la vertu par la Res-Publica, la chose commune !
C’est, à mon avis, le seul « RESET » acceptable… Sinon…

Oncle JEF pour le Clairon de l’Atax le 14 janvier 2021

 

 

 

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Notes:
  1. Jérémy Perrin « Du Mont-Pèlerin à la Maison-Blanche. Chronique succincte du mouvement néolibéral »Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 123 | 2014, 91-111. : https://journals.openedition.org/chrhc/3585
  2. Conférences des Nations Unies sur le climat
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