Le politicien et la réalité

Les Français vont-ils continuer à voter en avril 2022 pour un système politique toxique qui fonctionne dans la négation de la réalité ?

Crise climatique : dépérissement des forêts (Image par su mx de Pixabay)

Il y a 23 ans Emmanuel Todd écrivait ceci : «  Un homme efficace est psychologiquement et biologiquement construit pour, la plupart du temps, ne pas penser à l’essentiel, sa disparition. Il serait donc tout à fait absurde de considérer le fait même de l’aveuglement comme extraordinaire, invraisemblable, stupéfiant. Nous devons au contraire admettre l’existence au cœur de l’être humain, d’un programme de négation de la réalité, capable de générer l’illusion nécessaire à la vie. Détourné de sa fin première, ce programme si utile autorise d’autres négations de la réalité. Toute situation perçue comme trop complexe, trop pénible, trop menaçante, est contournée, évacuée, niée. La crise de civilisation que nous vivons est une situation de ce type, qui active puissamment au cœur de l’élite occidentale, le programme biologique et intellectuel de négation de la réalité »
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Aujourd’hui ce texte n’a pas pris une ride et malgré tous les évènements qui, pendant ces 23 dernières années, ont fait surgir la réalité de manière spectaculaire, brutale, inattendue, parfois terrifiante, ce sont les mêmes discours, les mêmes politiques, les mêmes pratiques, qui reprennent le cours de leurs ornières, une fois que l’irruption de cette réalité a été digérée..
Nous sommes à présent en période électorale : les présidentielles dans moins de 6 mois, puis les législatives 2 mois plus tard. Les Français sont censés se faire une opinion sur ceux qui se présentent à leurs suffrages, puis choisir ceux qui vont les gouverner pendant 5 ans. Mais qui se présente devant eux : des sujets lucides ou des esprits englués dans leurs certitudes ? Ne pourrait-on étalonner les candidatures en fonction de leurs rapports à la réalité, cette réalité dont la pandémie de la Covid-19 constitue l’éruption la plus récente.

Cette pandémie nous a rappelé le rôle primordial de l’État et des services publics, mais aussi celui, essentiel, des travailleurs dits « de la deuxième ligne », jusque là ignorés voire méprisés. Pendant plusieurs mois, la « main invisible du marché » et la logique de profit, censés faire fonctionner notre monde, ont cessé de faire écran et ont révélé l’importance des vrais  moteurs de cohésion sociale que sont la solidarité, la prise en considération de l’autre, le désintéressement.
Un exemple : dans nos hôpitaux publics, déjà à genoux sous l’effet de politiques continues de restriction qui associent des sous-financements chroniques à un management aussi stupide que brutal, qu’est ce qui a fait tenir les personnels hospitaliers au plus fort et tout au long de la crise de la Covid-19 ? Ce ne sont pas les salaires, inchangés malgré un surcroit de travail harassant, tandis que s’accumulaient les heures supplémentaires non-payées et les congés non pris, tandis que le gouvernement poursuivait ses projets de fermeture de lits et de réduction des moyens de l’hôpital public. Ce qui a fait que, malgré tout, l’hôpital a rempli ses missions, c’est le fait que les agents hospitaliers, du haut en bas de la hiérarchie, n’ont pas voulu laisser tomber les malades. Malgré la violence économique qu’ils subissaient et les épreuves physiques qui leur étaient imposées, ils ont tenu parce qu’il s’agissait pour eux de maintenir leur fonction sociale avant toute autre considération, même au plus fort de la désorganisation générée par les errements gouvernementaux associés à l’expansion de l’épidémie. Le « management », déboussolé et enfermé dans sa logique comptable, ne dirigeait plus les hôpitaux et c’étaient les initiatives des personnels hospitaliers qui palliaient ses carences. Lorsqu’on les laisse faire, les gens font généralement de leur mieux, car ce qui est en jeu dans leur travail, même le plus humble, c’est leur dignité, la reconnaissance de la part qu’ils apportent à la société. Ignorer cela, c’est méconnaitre un des moteurs fondamentaux de l’économie.

Mais qu’ont-ils retenu de cette leçon  tous ces candidats à la présidence de la République qui se présentent aujourd’hui ? Ont-ils acquis quelques doutes sur leurs certitudes et développé une réflexion critique sur le sens de leurs engagements et actions ?
Sous couvert de quelques précautions oratoires et d’éléments de langage lénifiants, la plupart d’entre eux a repris les vieilles habitudes de pensée et les anciens comportements : « business and politics as usual ». Les vieux fétiches sont à nouveau agités par ceux qui nous gouvernent : croissance du PIB, remboursement de la dette, réduction du déficit public, austérité, soutiens aux entreprises, etc. Il est déjà oublié le « rien ne sera plus jamais comme avant » proclamé par Macron en avril 2020 : ils reproduisent le « même ».
Dans le peloton de tête des candidats ou quasi candidats qui aspirent à la présidence, il est stupéfiant de voir avec quel aplomb, quelle morgue, à droite et à l’extrême droite, les Péceresse, Bertrand, Le Pen, Zémour, assènent leurs programmes dans des récits, des fictions, si éloignées des réalités qui les entourent. En ont-ils conscience  et leurs argumentations ne seraient alors qu’un baratin électoral pour se faire élire et ensuite :… place au pragmatisme ? Macron de son côté, joue de l’avantage scandaleux que lui confère sa position de président de la République : à coup de voltefaces et d’annonces contradictoires, il tente de « chaluter » aussi large que possible dans le corps électoral. A défaut de programme cohérent, il suit une ligne idéologique sinueuse, avec pour seule stabilité le projet de faire élire Macron.
Face à tant de détermination apparente de la droite, la gauche fait pâle figure. Seul émerge au sein d’une sorte de brouillard idéologique, le leader de la France Insoumise, Mélenchon, qui tient un discours construit et cohérent qui semble prendre en compte les réalités sociales, sociétales, économiques et politiques et qui garde le même cap depuis plusieurs années. Cette différence avec les autres concurrents de gauche semble reconnue et appréciée comme le confirment  les sondages du moment, mais ses excès tribuniciens risquent de le pénaliser au moment du vote.

A l’heure actuelle la droite domine incontestablement le discours politique servi aux français et le fossé entre les paroles et les faits ne cesse de se creuser, alimentant ainsi une dynamique mortifère. La crise climatique s’élargit, notre environnement se dégrade et nous n’arrivons pas, ni en France, ni ailleurs, a créer le cadre politique et les institutions pour en atténuer le cours. Selon le rapport 2021 du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) diffusé le 20 octobre dernier, les pays producteurs de pétrole, gaz et charbon prévoient d’extraire deux fois trop de combustibles fossiles d’ici à 2030 par rapport à l’objectif fixé pour contenir le réchauffement climatique sous les 1,5°C. Dans quelques jours quel sera le bilan de la COP de Glasgow 6 ans après la COP 21 et l’accord de Paris sur la lutte contre le changement climatique : paroles ou réalités ?

Les Français vont-ils continuer à voter en avril 2022 pour un système politique incapable d’affronter les enjeux climatiques et environnementaux qui menacent notre avenir ? Commençons par changer dans notre pays.

Hubert Reys pour le Clairon de l’Atax le 21/10/2021

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Notes:
  1. E Todd : L’Illusion économique, Folio, p 380, cité par David Cayla dans L’Economie du réel, p 9, ed De Boek Supérieur

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