Relancer le nucléaire, jusqu’où ?

Proclamer la relance du nucléaire est facile. Faire cela avec si peu de réflexion préalable est irresponsable et rend sa réalisation aléatoire.

Chronique d’une catastrophe annoncée (suite)

Lancer du marteau (Image par Kevin McIver de Pixabay)

Emmanuel Macron a parlé : il faut relancer le nucléaire. Un an plus tard le verbe présidentiel essaye de se réaliser. En  marche ! Il s’agit de foncer et pour cela, de simplifier tout d’abord des procédures, jugées trop lourdes, qui freineraient la réalisation des projets. La lenteur serait d’abord d’ordre bureaucratique : simplifions ! Simplifions au mépris des règles prudentielles : pourquoi refaire des études d’impact sur des sites où elles ont déjà été faites il y a quelques décennies, l’environnement n’est-il pas immuable ? Simplifions en passant outre ces fastidieuses procédures de consultation du public : les préfets et les services de l’État ne sont-ils pas les mieux placés pour savoir ce qui relève de l’intérêt public ? Et d’ailleurs les autorités indépendantes comme la CNDP et l’ASN veillent à ce que tout cela soit bien représentatif…
Nous avons parlé du contournement de la CNDP par la macronie dans des articles précédents (1) ; pour sa part l’ASN vient d’échapper de justesse à une fusion / démantèlement avec l’IRSN qui aurait eu pour effet  de rendre son expertise moins indépendante…
Et voici que l’ASN, à peine remise de cette attaque, semble mettre en doute la parole du maitre du pays.

Les doutes de l’ASN

Alors que le parlement vient de voter une loi supprimant l’objectif de réduire la part du nucléaire à 50%  à l’horizon 2035 et donc de maintenir une proportion d’électricité nucléaire plus importante, les pouvoirs publics se demandent si c’est faisable ! Cela impliquerait en effet une prolongation de la durée du parc nucléaire actuel jusqu’à 60 ans, alors que les réacteurs avaient été conçus à l’origine pour durer 40 ans.
La question a été posée à l’ASN afin d’éclairer les travaux en cours pour préparer la prochaine programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE).
Dans son avis du 13 juin 2023 (2) l’ASN émet des réserves sur la possibilité de répondre actuellement à cette question : « cet horizon s’avère (…) trop lointain pour que les enjeux en matière de sûreté nucléaire puissent être pris en compte de manière suffisamment anticipée dans la définition de la politique énergétique ».

Ces doutes sont confortés par la légèreté du dossier technique fourni par EDF

Un dossier peu étayé techniquement : pour établir ses avis l’ASN travaille notamment sur les données fournies par EDF qui détient le monopole de la production électrique française. Or ces données « peu étayées techniquement » selon l’ASN.
Ainsi l’ASN n’a pas encore pu statuer sur la prolongation de vie à 60 ans des 20 réacteurs de 1300 MW initialement prévus pour durer 40 ans. Cette décision devrait intervenir en 2025 si toutes les études étaient achevées et cette échéance est trop lointaine pour que l’ASN puisse actuellement anticiper une réponse dans la programmation PPE.

De plus, Après analyse des  documents fournis, l’ASN a identifié 2 problèmes techniques qui risquent de contrecarrer la volonté d’E. Macron de prolonger la vie d’un maximum de réacteurs nucléaires jusqu’à 60 ans.

Le premier problème technique touche le cœur des réacteurs. Il s’agit de la tuyauterie du circuit primaire principal. Cette tuyauterie est reliée aux réacteurs par des coudes « coudes E » en acier inoxydable moulé, un procédé de fabrication délicat, propice à la création de défauts. L’ASN considère que la ténacité de l’acier de ces « coudes E » peut « être très faible » après 40 ans et demande à EDF d’en démontrer la résistance. Or les analyses mécaniques de « coudes E » réalisées actuellement  sur 5 réacteurs dans le cadre de leurs 4èmes  visites décennales ont détecté des faiblesses qui ne permettent pas de justifier une poursuite à 60 ans.
Ces « coudes E » sont au nombre de 3 dans les réacteurs de 900MW, de 4 dans les réacteurs de 1300 et 1400 MW.

Dans son avis l’ASN rapporte que « les coudes E concernés par cette problématique sont considérés par EDF comme difficilement remplaçables, car ils sont directement connectés à la cuve et situés dans une zone soumise à des niveaux d’irradiation rendant difficiles les interventions humaines de longue durée. ». Selon M. Collet le directeur de l’ASN : « Aujourd’hui, on ne sait pas si le remplacement de ces coudes est faisable »…
En l’état actuel Edf propose 2 approches pour tenter de résoudre le problème : développer de nouvelles methodes de contrôle pour surveiller l’évolution des petits défauts, tant qu’ils ne mettent pas en question la sureté du fonctionnement des réacteurs et remplacer les « coudes E » défaillants par des interventions robotisées à définir…ce qui ne semble pas convaincre l’ASN.

Le second problème concerne la centrale de Cruas-Meysse (Ardèche) et pose la question de l’évolution dans le temps des sites d’implantation des centrales nucléaires. Celles-ci sont exposées à des aléas de diverses natures : climatiques, hydrologiques, géologiques, etc.)
La centrale de Cruas-Meysse comprend 4 réacteurs de 900MW : le 11 novembre 2019 un séisme dont l’épicentre était situé à 10 km de la centrale. Après vérification la production de la centrale a pu redémarrer au bout d’un mois car ses installations n’ont pas été affectées par l’évènement. Le séisme a été provoqué par une faille proche de la centrale, il a généré des ruptures en surface provoquant des soulèvements et des décalages du sol. Des analyses géologiques en cours doivent déterminer si ce phénomène risque de se reproduire. Pour l’ASN des investigations complémentaires doivent être menées par EDF et « Si ces investigations montraient la présence, sous le site de Cruas, d’une faille capable d’induire une rupture en surface, la démonstration de sûreté de cette centrale serait complexe à établir et pourrait nécessiter des travaux conséquents. ». Si la découverte d’une faille sous la centrale était avérée, elle pourrait même immédiatement stopper le fonctionnement des réacteurs de la centrale…

Pour l’ASN les effets du changement climatique ne sont pas assez pris en compte : dans le cas d’une prolongation du fonctionnement jusqu’à 60 ans d’un nombre important de réacteurs, cumulée avec la mise en service sur les même sites de nouveaux réacteurs cela pourrait induire : « une pression supplémentaire en termes de prélèvements d’eau et de rejets radiologiques, chimiques et thermiques cumulés sur certains bassins versants ». Il s’agit de prévoir, dès à présent les moyens de  faire face à ces évolutions.

Enfin l’autre interrogation exposée dans cet avis de l’ASN concerne l’impact de la relance du nucléaire sur le cycle de traitement du combustible. Son fonctionnement dans des conditions satisfaisantes de sureté n’est actuellement pas assuré et risque de bloquer la relance en raison de l’indisponibilité de certaines installations et de la saturation des piscines de stockage du combustible usagé.

Pour autant l’ASN définit le présent avis comme une analyse préliminaire répondant à la demande du ministère de la Transition énergétique et susceptible de contribuer à l’élaboration de la prochaine programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) au second semestre 2023. L’ASN attend qu’EDF lui communique une étude plus approfondie sur l’extension de la durée de vie des réacteurs à 60 ans. Si EDF tient les délais et livre cette étude à la fin 2014, l’ASN pourra alors prendre position à la fin 2026.

On mesure à quel point le décalage est grand entre le verbe d’E. Macron proclamant la relance du nucléaire et la réalité. Peut-on imaginer que ceux qui nous gouvernent en se revendiquant être une élite, puissent prendre de telles décisions en connaissant si peu l’état réel de la filière nucléaire française ?

Curly Mac Toole pour le Clairon de l’Atax le 19 /06/2023

 

 

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Notes
  1. voir dossiers du Clairon : « Chronique d’une catastrophe…« []
  2. https://www.asn.fr/l-asn-informe/actualites/perspectives-de-poursuite-du-fonctionnement-des-reacteurs-nucleaires-d-edf-jusqu-a-leurs-60-ans[]
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