Le Maire, l’Instituteur et le Médecin.

On a expérimenté beaucoup de choses dans les quartiers populaires? Certaines actions réalisées avec les habitants ont été jugées utiles et efficaces, mais n'ont pas été retenues et finalement ont été oubliées. Certaines de ces expériences, jugées positives, ont été réinventées après quelques années d'oubli. C'est la constance qui manque le plus dans les politiques de la ville.

Nuit de révolte à St Jean St Pierre Narbonne (photo LF)

En ce début d’été 2023, les banlieues brûlent. Encore. A Narbonne, autour du rond-point de la Naïade, une petite foule forme un arc de cercle en gardant une distance prudente. Leurs téléphones au-dessus de la tête, ils filment, stupéfiés, une scène de violence rare. D’énormes brasiers obstruent les voies de circulation et jouent avec les ombres sur les barres d’immeubles. Dans la fumée, une bande de jeunes, cagoulés, portent ce pantalon de jogging noir serré au mollet devenu le marqueur d’une certaine culture urbaine. Ils ont des battes de baseball et des feux d’artifices et déversent leur rage sur les vitres de la mairie annexe.
Plus loin, dans la ville, les habitants, désolés, voient dans leur téléviseur des images similaires à Nanterre ou à Lyon. De jeunes imbéciles pillant joyeusement des magasins ou brûlant la voiture de leur propre voisin. Certains n’apprendront jamais que le quartier voisin s’est également embrasé. Ainsi va l’information en France, certaines portions du territoire n’existent pas. Les communes ne forment pas des communautés.

Fracture

A l’ère des réseaux sociaux chacun est dans sa bulle informationnelle et se dessine une fracture.
Certains affichent sans retenue leur mépris pour cette jeunesse qu’ils qualifient de sauvage, assistée et nuisible et appellent à ramener l’ordre par davantage de violence. A leur tête, les syndicats de policiers Alliance et UNSA-police. L’extrême droite se nourrit des flammes. Pour combattre le désordre, la fermeté séduit.
D’autres se focalisent sur les causes de ce déferlement de violence. La pratique institutionnalisée du mensonge dans la police nationale mise à nu à l’occasion d’une tragique bavure policière. Un adolescent est mort, et des vidéos sont venues contredire le rapport de police, avec pour effet d’enflammer un sentiment d’injustice latent chez une partie de la population. Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme pointe le manque de proportionnalité dans l’usage de la violence par les forces de l’ordre en France et s’inquiète de ce que les forces de l’ordre imposent fréquemment et de manière disproportionnée des contrôles d’identité, des arrestations et des amendes forfaitaires à certaines minorités. Mais ces alertes sont inaudibles tant les saccages sont inexcusables, tandis qu’en spectateurs effarés, tous ces français qui ne connaissent l’existence de quartiers sensibles qu’à travers leurs écrans désespèrent.

Justice

Bêtise, violence, peur, récupération politique, tout est à condamner dans cet épisode. La justice a besoin de temps et de sérénité pour cela. Elle a aussi besoin d’un État qui cesse sa fuite en avant.
Nous sommes tous les produits d’une société. Les émeutiers sont poussés à croire que la seule manière d’être entendus est la violence. Mais ils doivent être condamnés. Les jeunes qui pillent des magasins ou choisissent les trafics sont le fruit de l’échec de la République. Mais ils doivent être condamnés. Les policiers qui dérapent ou qui se rendent coupables de faux en écriture publique pour couvrir leurs collègues le font car ils sont soumis à des injonctions contradictoires. Mais ils doivent être condamnés.
Après de tels épisodes la justice aura fort à faire. Elle peine pourtant à absorber le flux quotidien des frictions de notre société. Dans une société apaisée, le recours à la justice est anecdotique. En France, l’espoir que nous nous dirigions collectivement vers un avenir meilleur s’est desséché. La justice ne suffira pas. Plutôt que de chercher qui blâmer, repensons notre société. Retrouvons l’espoir en notre République.

Démocratie représentative

A Narbonne, comme sans doute dans beaucoup d’autres villes, les quartiers populaires sont sous tutelle. Leurs habitants ne peuvent prendre aucune décision concernant leur quartier de manière autonome. Minoritaires au sein de la commune, leurs problématiques sont spécifiques. Ils peinent à être entendus par des organes décisionnaires lointains. L’administration communale est vécue comme un organe extérieur qui, malgré ses efforts pour se rapprocher physiquement, n’arrive pas à effacer les barrières symboliques. Pour les habitants du quartier, le Maire n’est pas à portée d’engueulade. Il s’agit d’une figure abstraite, vivant dans un autre quartie,r qu’ils n’ont souvent même jamais croisée. Au quotidien, ils côtoient des agents ne disposant de presque pas d’autonomie, noyés dans les tréfonds d’une chaîne hiérarchique. Obtenir la sécurisation d’un parc de jeu pour enfants est presque impossible et il est hors de portée d’inscrire un ralentisseur dans le budget communal. Alors les urnes sont boudées. Ce qui les éloigne encore plus de l’intérêt des élus.
Tous les habitants ne restent pourtant pas passifs. Certains ont essayé de s’inscrire dans le jeu politique en créant le Mouvement Citoyen Narbonnais, avec des succès mitigés. Notre système électoral impose aux expressions minoritaires de se ranger derrière de gros candidats pour espérer obtenir des délégations en cas de victoire. Leur degré d’autonomie dans les politiques qui leur sont déléguées dépend du bon vouloir du Maire élu. Et avoir misé sur le mauvais cheval se paie comptant. Le lien est alors rompu entre les citoyens du quartier et leurs représentants.

Conseils citoyens

Consciente de cette fracture, la loi impose depuis 2014 d’établir des conseils citoyens dans chaque quartier prioritaire de la politique de la ville. Ceux-ci sont des collectifs d’habitants et d’acteurs du quartier (associations, commerçants, professions libérales…) qui ont pour objectif la participation directe et active de l’ensemble des acteurs des quartiers prioritaires. Grâce à leur expertise d’usage, ils permettent la réalisation de projets visant à améliorer la vie du quartier.
La ville de Narbonne a institué 8 conseils citoyens recouvrant l’intégralité du territoire communal. Chaque quartier prioritaire étant inclus dans un ensemble plus vaste. Ainsi, des adjoints supplémentaires ont pu être désignés en application d’une disposition sur les conseils de quartier du code général des collectivités territoriales.
Peu d’habitants sont informés de l’existence de ces instances. Elles ne sont ouvertes qu’à des personnes choisies ou tirées au sort sur une courte liste. Sans remettre en cause la qualité et la pertinence de leurs propositions, elles ne peuvent qu’échouer à établir un lien entre le Maire et les habitants.

Tables de quartier

En 2022, des tables de quartier se sont tenues pour donner la parole aux habitants des quartiers Saint Jean Saint Pierre et Anatole France. Elles étaient organisées par une association locale d’éducation populaire, l’Arche, et hébergées dans des locaux de la communauté d’agglomération. Ouvertes à tous, le curieux y apprenait que les écoliers du quartier savaient différencier les espèces de cafards et connaissaient même leurs noms latins. Les bailleurs sociaux, les associations ou encore la déléguée du Préfet écoutaient et  semblaient chercher des réponses. Mais soudainement, la salle ne fut plus disponible. En l’absence d’explications officielles, il apparut que l’administration municipale avait peu goûté la remise en cause d’un projet immobilier attribué à un promoteur local bien connu. Des habitants voulaient un espace vert.
Le 25 mai 2023, à l’occasion d’une étape du Tour des quartiers populaires de France voulu par le gouvernement, l’association l’Arche a accueilli dans ses locaux une nouvelle table de quartier. Elle recevait la commission « Participation citoyenne dans les quartiers », présidée par Mohamed Mechmache. Celui-ci a rappelé la nécessité de voter pour peser.
Dans la salle, les participants étaient ceux qui avaient suivi le processus l’hiver dernier avec une nouveauté notable. Un membre du conseil citoyen était présent pour la première fois. Beaucoup d’habitants présents, pourtant très impliqués dans la vie de leur quartier n’avaient jamais entendu parler de cette instance, au grand étonnement de la commission gouvernementale.
Les dispositifs de démocratie participative ne fonctionnent pas à Narbonne, comme ailleurs sans doute.

Le Maire, l’Instituteur et le Médecin.

Dans les « quartiers », la République est en panne. L’institution municipale échoue à permettre aux habitants à se prendre en main. L’institution scolaire s’embourbe dans ses difficultés. Le service public de la santé est confronté, plus qu’ailleurs, à la désertification médicale. 
Le modèle d’intégration républicaine à la française trouve ses origines dans la troisième République autour des figures du Maire et de l’Instituteur de village. Leur bataille remportée contre les curés, figures réactionnaires, a marqué notre imaginaire collectif. La France était alors rurale et la vaste majorité des citadins d’aujourd’hui trouvent leurs racines dans des villages dépeuplés par l’exode.
Sous la troisième République, l’instituteur et le Maire étaient des modèles de réussite républicaine. Partout où ils étaient, ils avaient acquis, par leur présence quotidienne, le respect de chaque adolescent et de leurs familles. Et ils étaient dans chaque village de France, formant un maillage dense dans les campagnes, là où portait l’effort d’intégration.
Aujourd’hui, les quartiers prioritaires sont le lieu où sont concentrés la pauvreté et l’illettrisme comme l’étaient les campagnes il y a 150 ans. Nous pourrions leur appliquer la même recette.
Il s’agirait d’instituer autour de chaque école une cellule de démocratie locale. Elles statueraient sur les limitations de vitesse, les kermesses ou les espaces verts. Elles permettraient de faire émerger une élite respectée à l’image du Maire d’un village qui est aussi officier de police judiciaire.
En parallèle, il faudrait rendre leur statut de notable aux instituteurs, devenus professeurs des écoles. Cela passe par une revalorisation salariale pour les enseignants qui enseignent et vivent sur place. En effet, il est illusoire d’espérer qu’un enseignant soit vu comme un modèle de réussite si son niveau de vie n’est pas au moins au-dessus de la moyenne des parents d’élèves.
Enfin, il faut bâtir un service public de santé, doté de professionnels renforçant ce maillage, entre autres bénéfices. Le regard désapprobateur d’un enseignant respecté est en général plus efficace pour ramener le calme que mille coups de matraque.

Il n’aura échappé à personne que cette proposition est absente du débat public actuel. Miser sur la démocratie, l’éducation et la santé relève d’une politique de long terme qui d’ailleurs a aussi fait ses preuves contre le fondamentalisme religieux. Dans l’urgence, nombreux sont ceux qui pensent plus efficace de miser sur la police. Depuis 20 ans cette analyse nous a poussés dans une spirale mortifère. A l’heure où la France s’embrase, il ne suffit pas d’éteindre le feu. Il faut prendre le temps d’apaiser les braises.

Laurent Fabas pour le Clairon de l’Atax le 23/072023

 

 

2 commentaires

Merci pour ce propos . Il me semble que les années « Tapie » sous F Mitterrand ont sonné le glas de l’Education Populaire au sens large … et le tissus social – sociétal s’ est déchiré … Fini les animateurs socio culturels, les éducateurs de rue, les Universités populaires, les Universités rurales ou les CTP (Conseillers techniques et pédagogiques) « jeunesse et Sports » qui proposaient des aides, conseils, stages , formations diplômantes et interventions … gratuitement ou presque via les associations regroupées en fédérations amies …
La recherche de la rentabilité a mis au ban de la société nombre de personnes qui ont besoin d’une présence médiatrice … les influenceurs / influenceuses qui se répandent dans les réseaux sociaux cachent mal la foret d’une demande sociale exponentielle …
Et maintenant ? la convivencia des troubadours, la sociocratie d’Auguste Comte et le dissensus de Chantal Mouffe esquissent des pistes de réflexions … ‘ »Invente ou j’te dévore » barbouillait on sur les murs de 68…. toute une époque révolue

Merci de cette appréciation de la situation à laquelle nous adhérons complètement. Le thème est à développer surtout au moment où la macronie pense à développer encore plus la répression….

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