Les limites de la technocratie

Le management moderne forme les opérateurs du capitalisme à réaliser des idées et projets sans qu’ils se questionnent sur leur bien fondé

élections : ne pas utiliser pour financer des politiciens (Image par cmfg804 de Pixabay)

Lorsque les technocrates envahissent le monde politique et se substituent aux politiques, une capacité critique se perd. Il devient alors moins nécessaire, voire inutile, d’expliquer et soumettre une idée ou une proposition à celui qui décide puisque celui qui propose est aussi celui qui décide. 
Or les technocrates sont définis par leur capacité à reproduire et déployer un savoir-faire (know how). A l’origine, leur fonction était de réaliser des actions à partir d’idées émanant du domaine scientifique et issues d’injonctions du politique. La critique portant sur le sens de ces idées et injonctions, se situe alors dans des débats scientifiques ou politiques, préalables à l’intervention des technocrates et qui leur échappent. De leur côté les technocrates, investis dans l’action, sont conduits à plus centrer leurs capacités critiques sur l’analyse et l’amélioration des méthodes et procédures  que sur le sens de ce qui leur est demandé.

En France, l’évolution actuelle de la 5ème République illustre ce glissement du politique vers une gouvernance technocratique.
A la tête de l’État, E. Macron a été élu à la présidence de la République, sans aucun mandat électif préalable, en faisant valoir son savoir-faire dans le domaine de la finance et de la négociation et sans se réclamer d’un courant politique ou idéologique particulier. C’est aussi le cas de beaucoup de ses ministres, puisés dans le vivier de la haute administration ou dans celui des cadres dirigeants du secteur privé. Ils ont donc au départ très peu d’expérience du contact avec ce qu’on pourrait appeler « le citoyens de base ».
Dans un tel contexte, les idées plus ou moins intuitives de ceux qui nous gouvernent, mais jusqu’alors peu exposés aux débats contradictoires, tendent à devenir des certitudes. Face à elles, les pouvoirs de contradiction et les instances qui les représentent deviennent de plus en plus gênants.
C’est ainsi que la macronie fait peu de cas des aspirations citoyennes, de la société civile, mais aussi de l’autorité des collectivités territoriales qu’elle tend à remplacer par celle des préfets qui luis ont par définition assujettis. Il en est de même pour les instances ou autorités indépendantes (1) dont les dirigeants sont recrutés pour la proximité de leurs idées avec celles du président, lorsqu’elles ne sont pas la cible de projets de réforme (ASN) visant à les rendre plus « opérationnelles » dans le sens des vœux du président Macron (cf : relance du nucléaire).

Une telle gouvernance a des effets catastrophiques dans un pays en situation de crise. (2) Car contrairement à ce qui est annoncé à cor et à cris par nos gouvernants, les changements tardent.
Dans le domaine de la conversion énergétique, les objectifs de développement de l’éolien et du photovoltaïque ne sont pas atteints. L’intuition d’E. Macron de relancer le nucléaire est confrontée, chaque jour un peu plus, au principe de réalité, c’est-à-dire aux problèmes de financement, de mise en place d’une filière technique performante, à la question de l’alimentation en eau des centrales, au problème de la gestion des déchets et de estockage, etc.
Il en est de même dans le domaine de la santé et dans celui de l’éducation, sur la question de l’immigration, des banlieues, etc.
Les projets de réforme se succèdent, tandis que s’empilent de nouvelles lois, des arrêtés, des directives, sans que les problèmes de fond ne soient résolus, alors que les effets de la crise climatique modifient inexorablement notre cadre de vie et le fonctionnement de notre société.
La gouvernance technocratique tend à devenir impraticable. Pour se maintenir au pouvoir, alors que son incapacité à régler ce qui menace notre /nos sociétés, elle s’engage progressivement dans le recours à la contrainte des citoyens et au développement d’une violence d’État.

Ce sont les débats et la contradiction qui forgent la viabilité d’un projet politique. Il est plus que temps de revenir à une reconnaissance des contre-pouvoirs et à faciliter leur action. Il s’agit de repenser le rôle des collectivités territoriales, de restaurer la souveraineté populaire par de nouveaux modes de consultation, de redonner leur place aux actions de la société civile. Vaste programme qui ne pourra se réaliser que par la constitution de nouvelles institutions pour la République française.

Hubert Reys pour le Clairon de l’Atax le 23/10/2023

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Notes
  1. par exemple CNDP, CRE, ASN[]
  2. Climat, énergie, inflation, sécurité, etc.[]
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