Sortir du confinement ! ?

Démocratiser l’entreprise ! Le capitalisme a toujours cherché à rendre invisibles les travailleurs, et à les transformer en « ressources ». Or, il n’y a ni production ni service sans « investisseurs en travail ». Ils démontrent chaque jour qu’ils ne sont pas une simple « partie prenante » de l’entreprise parmi d’autres, mais une partie constituante incontournable, pourtant toujours pratiquement exclue du droit de participer au gouvernement de l’entreprise, monopolisé par les « investisseurs en capital »

Réflexions sur la relance économique et le travail

Vers un crépuscule ou une aurore nouvelle ? (Image J Plenio de Pixabay)

Cette crise du COVID pourrait nous permettre un changement. Comme le dit Naomi KLEIN « Je pense que la crise du coronavirus est l’occasion d’élaborer un autre modèle économique. Tout est possible. »

Depuis 40 ans, notre système de production industrielle et de protection sociale a été attaqué d’abord par les délocalisations, ensuite par l’essor de l’industrie numérique qui a bousculé, secteur après secteur, toutes les activités économiques traditionnelles. Enfin grâce aux algorithmes qui ont favorisé le « trading haute fréquence » (1), la spéculation financière a pris le pas sur l’économie réelle, permettant de « faire de l’argent avec de l’argent » : de « spéculer » !
On pourrait penser que le capital n’a plus besoin de travailleur-es ! Plus besoin de sites industriels, plus besoin de discuter avec les salariés, quelques fois syndiqués, qui ne sont que des « empêcheurs » de prendre les bénéfices !
D’une façon plus large, comment par le monde traiter la diminution des besoins de main-d’œuvre productive, face au nombre croissant d’êtres humains sur la planète ? Il s’agit là d’un écart grandissant qui pourra justifier toutes les dérives…

C’est dans ce contexte général qu’arrive, la crise sanitaire du COVID 19 qui provoque un court-circuit planétaire de toute l’activité économique !
Pendant le confinement, le système a disjoncté : 1/3 des travailleurs du secteur privé sont en chômage partiel, les chaînes de production et de transport sont rompues… Cela entraîne des faillites d’entreprises, des licenciements économiques, etc. L’offre économique a baissé de 36 %. L’activité de l’industrie a baissé de 43 %, la construction de 88%, la restauration de 90 %. L’activité diminuant, c’est plus de chômage… donc on a tendance à moins dépenser… Et la demande chute ! L’activité économique diminue ! Les prix auront tendance à augmenter tandis que la demande baissera !
On entre dans une spirale récessionniste inédite.

Conscients de cette situation, les divers gouvernements et institutions ont annoncé qu’ils débloquaient des montants d’aides importants : européens (BCE 550 milliards, France 500 milliards, Allemagne 1000 milliards d’euros) et américains (USA 2000 milliards de dollars), etc. Ce qui laisse interrogateur le citoyen de base, conditionné depuis des années par le déficit budgétaire et l’endettement des États, admonesté sur la nécessité de plans d’austérité. Tous annoncés comme nécessaires, impératifs.

Que se passe-t-il en ce moment de crise mondiale imprévue ?
C’est la « planche à billets » qui fonctionne ! 
Ressurgit alors le concept de « monnaie hélicoptère » : imprimer des billets et les jeter depuis un hélicoptère dans les rues pour inciter les ménages à dépenser de manière à faire repartir l’activité économique, image utilisée par le gourou du néolibéralisme Milton FRIEDMANN, dès 1969. Ce concept, longtemps considéré comme inenvisageable et purement théorique, revient aujourd’hui sur le devant de la scène, alors que les plus grandes économies de la planète s’attendent à une récession hors-norme.
Utiliser ce concept peut s’avérer momentanément intéressant, afin de sortir du confinement, sans trop détruire l’économie, voire pour préparer celle-ci aux enjeux à venir.

Pour casser la spirale récessionniste, il faut jouer sur l’offre comme sur la demande, afin qu’elles s’équilibrent.

Commençons par l’offre.
Tout d’abord, la BCE devrait donner directement l’argent aux États. Ce qui n’est pas gagné ! Il s’agit de veiller à ne plus alimenter les marchés financiers auprès desquels les États continueraient à emprunter… Sinon, nous repartirions dans le cycle diabolique : endettement public, spéculation sur les dettes, plans d’austérité, économies sur les équipements et organismes du bien commun, chômage, etc.
On pourrait dire, c’est absurde : on a déjà donné ! Si on accepte, on sera encore plus les esclaves de la finance !
Ensuite pour les entreprises, il serait judicieux de ne pas se limiter à proposer des plans de relance MAIS des plans de reconversion avec deux axes principaux :

  • Répondre aux enjeux de réorientation des productions face aux enjeux de la nécessaire transition écologique ;
  • Renoncer à toute fuite de capitaux vers les marchés spéculatifs, comme à toute rémunération excessive des actionnaires.

Profitant de cette situation exceptionnelle, l’État devra reprendre la main dans les entreprises stratégiques qui sont en difficulté
Je pense à Renault. Alors que 17% des voitures achetées en France sont de fabrication française et que les stocks sont importants… La question à se poser serait : est-ce que les gens ont prioritairement besoin de voitures au point de relancer la production comme avant ?
Idem pour Air France, Airbus. Tout le monde comprend que ce secteur va au-devant de grandes difficultés…
Vu la technicité de ces entreprises, il serait peut-être mieux de réfléchir à une réorientation des productions ?

On pourrait se poser ces mêmes questions dans les domaines du luxe, du tourisme, de l’alimentation où la France s’est spécialisée… Mais cela ne se fera pas sans une planification qui fera hurler les néolibéraux orthodoxes !  
Enfin, il faudra injecter de la monnaie pour soutenir les besoins en biens communs, comme la santé, la recherche, l’éducation…
Il s’agira ensuite de profiter de l’allocation de ces financements publics pour faire vivre, et même refaire vivre la démocratie sociale que l’État et le grand capital ont progressivement confisquée. En imposant une part et un rôle plus important des salariés dans les conseils d’administration des entreprises aidées, mais aussi dans les organismes paritaires, comme la Sécu, Pôle emploi, l’Hôpital, etc.
Si nous ne faisons pas cela, nous avons de bonnes chances de nous retrouver dans un « jour d’après » pire que le jour d’avant…

Cette nouvelle politique prendra du temps et sera délicate à mettre en place, mais le temps est court face aux échéances climatiques !
L’urgence serait, me semble-t-il, d’utiliser cet « argent hélicoptère » pour maintenir en vie les petites et moyennes entreprises et les commerces. Pour ces acteurs économiques essentiels le déconfinement sera certainement progressif et la reprise d’activité plus lente que prévue. Beaucoup risquent de disparaître. L’État qui dispose d’outils tels que la BPI ou la CDC pourrait les aider directement afin, d’une part de parer au plus pressé, d’autres part de leur permettre de développer d’autres activités plus en phase avec les nouveaux besoins qui se font jour. 

Une deuxième action consisterait à agir sur la demande.
Ce qui concerne une bonne partie de nos concitoyens, déjà impactés par cette période ubuesque. Dans nos quartiers, les soupes populaires voient arriver davantage de personnes. Nous avons évoqué la baisse prévisible des emplois : le nombre des demandeurs d’emploi pourrait atteindre, d’ici la fin de l’année, plus de 6 millions, toutes catégories confondues dans un contexte de récession de 9 à 10 % du PIB
C’est bien ici que prioritairement cet « argent hélicoptère » devrait soutenir directement, et urgemment, les personnes les plus touchées. C’est aussi une question de dignité, mais pas seulement. Tout d’abord parce que des révoltes sont prévisibles. La rentrée risque d’être chaude ! De plus, en maintenant la demande économique, celle-ci pourrait être orientée différemment et repartir autrement !      

Alors comment faire ? Considérer l’État employeur de dernier recours !

Là, je suis bien conscient que nous passons dans un autre monde… En tous cas pas celui des néolibéraux…Bref, pour argumenter cela, on pourrait évoquer les nombreux textes relatifs aux droits du travail proclamés dans la déclaration universelle des droits de l’Homme de 1848 : « Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage » (Article 23). Ou encore le Pacte international relatif aux droits économiques sociaux et culturels de 1966 (art. 6), Charte sociale européenne de 1961 (art. 1) ou encore le préambule de la Constitution de 1946, article 5 qui affirme : « Chacun a le devoir de travailler et le droit d’obtenir un emploi ». Ce droit est repris dans la Constitution de 1958 qui fonde les bases de la Ve République.

L’idée de l’État comme employeur de dernier recours n’est pas nouvelle ! De nombreux chercheurs et universitaires, à travers le monde (Australie, Grande Bretagne, USA), ont déjà travaillé sur cette idée comme outil de lutte contre le chômage. Les plus connus : l’économiste Hyman MINSKY en 2007 lors de la crise financière, ou plus récemment les économistes Cédric DURAND et Dany LANG, Université Paris-XIII… Tous ont pour caractéristique d’être des néo-keynésiens. Le principe essentiel du programme EDR (Employeur Dernier Recours) est le suivant : « Tous ceux qui sont prêts à travailler au salaire de base du secteur public, environ le salaire minimum actuel, auraient l’assurance d’obtenir un emploi » Quand on considère tous les besoins essentiels non satisfaits dans notre société, on voit bien à quoi employer les gens.
En France, la chronologie pour mettre en place cette option pourrait être la suivante :

– Prolonger le chômage partiel et reporter sine die la réforme de Pôle emploi ;  

– Bénéficier du RSA à partir de 18 ans, particulièrement pour aider les étudiants ; 

– Instituer un revenu universel provisoire au niveau du seuil de pauvreté, qui correspond à 60 % du niveau de vie médian de la population, s’établit à 1 041 euros par mois pour une personne seule en 2017, pour toutes les personnes sans emploi.  
Ensuite, toutes les personnes bénéficiant d’un revenu universel se verraient proposer un contrat, d’une durée de 12 à 18 mois, dit de « revenu contributif », correspondant à un travail ou une activité d’utilité sociale, environnementale ou culturelle. Un peu sur le modèle des intermittents du spectacle. Ce contrat comprendrait obligatoirement une formation-reconversion, en phase avec la transition nécessaire de notre société. En cas de refus, la personne retournerait au RSA… 
Avec le revenu contributif, nous pourrions développer des activités nécessaires à la transition… lesquelles intéressent peu les sociétés globalisées. Je veux dire d’utilité sociale ou d’innovation, de participation à une économie contributive, permettant d’autres formes de développement comme la résilience territoriale. (J’ai traité ces aspects dans ma chronique du mois dernier). Étonnamment, aucune annonce gouvernementale n’a été faite dans ces domaines ! (Économie sociale et solidaire, vie associative, etc.). Bref !
À terme, les personnes pourraient bénéficier d’un emploi public, créé par l’État ou les collectivités locales, ou trouver un emploi dans le secteur privé (espérons sorti de la crise sanitaire), soit encore que la personne décide de créer son activité, voire son entreprise.

L’utopie est, dit-on parfois, la réalité de demain. En tous cas, elle donne un axe de réflexion, voire d’action. Une tribune sur le travail, signée par 3000 chercheurs, sociologues, du monde entier, dénommée « démocratiser, démarchandiser et dépolluer », soutient la thèse que c’est en démocratisant l’entreprise et en « démarchandisant » le travail que nous pourrons être en mesure de dépolluer la planète.
Démocratiser l’entreprise ! Le capitalisme a toujours cherché à rendre invisibles les travailleurs, et à les transformer en « ressources ». Or, il n’y a ni production ni service sans « investisseurs en travail » ! On a vu dans cette crise du COVID que les docteur.e.s, les infirmièr.e.s, les pharmacien.nes, les livreur.e.s, les caissièr.e.s, et toutes celles et ceux qui nous ont permis de continuer à vivre dans cette période de confinement, ne peuvent être réduits à des « ressources ». On pourrait rajouter, bien sûr, toutes les personnes de l’éducation ou de la recherche fondamentale. Tous ces travailleurs ne peuvent pas être soumis à la logique de rentabilité du « marché du travail ». Ils démontrent chaque jour qu’ils ne sont pas une simple « partie prenante » de l’entreprise parmi d’autres, mais une partie constituante incontournable, toujours pratiquement exclue du droit de participer au gouvernement de l’entreprise, monopolisé par les « investisseurs en capital » qui nomment les administrateurs, lesquels choisissent l’équipe de direction, etc. Ainsi, les « investisseurs en travail » n’auraient rien à dire pour valider les décisions, la stratégie d’entreprise, ou la répartition des profits ? Ces enjeux seraient trop importants pour les laisser aux seuls représentants des actionnaires ?
On peut déjà penser que la voix des « investisseurs en travail », partie prenante de la conduite des entreprises, n’aurait pas permis certaines délocalisations, les écarts de rémunérations importants, la rémunération excessive des actionnaires, etc. De même, le travail investi n’aurait pas été traité comme une marchandise
Démocratiser l’entreprise, démarchandiser le travail, permettrait aussi de dépolluer la planète. La voix des « investisseurs en travail », dans les Conseils d’Administration, aurait bloquée cette dynamique folle du capital qui accumule pour lui-même en détruisant la planète. Abandonnés à eux-mêmes et sans contrepouvoirs, la plupart des « investisseurs en capitaux » ne veillent ni à la dignité des « investisseurs en travail », ni à la lutte contre l’effondrement climatique.
Cette approche représente un choc culturel important pour tous, mais tellement indispensable : sortir de l’autoritarisme des « investisseurs en capital » qui nous disent tout à fait arbitrairement « nous nous savons comme il faut vous traiter, vous gérer. Vous devez obéir, vous soumettre parce que c’est la direction qui détient les savoirs, les connaissances ». Ce lien de subordination, officialisé dans les contrats de travail, oblige les salariés à faire des choses qu’ils n’accepteraient pas de faire en tant que citoyens, tout en développant un climat extrêmement anxiogène de concurrence et de menaces latentes pour qu’ensuite, les salariés soient obéissants…

Certaines entreprises sociales ou coopératives, en poursuivant des objectifs hybrides à la fois financiers, sociaux, et environnementaux et en développant un gouvernement interne démocratique, ont d’ores et déjà démontré la crédibilité d’une participation des « investisseurs en travail » au gouvernement des entreprises .   

Pour conclure. Si le capital pense qu’il n’a plus besoin de nous, créons notre système. Il faut se réinventer. Il s’agit de partager au mieux les revenus du travail, de changer notre rapport au travail et d’avoir les moyens de réorienter nos activités vers les besoins réels de notre société, à savoir les besoins sociaux, écologiques et culturels. C’est une ambition énorme… Mais c’est en allant dans cette direction que nous sortirons de l’engluement dans lequel le néolibéralisme nous a piégés.

Oncle JEF pour le Clairon de l’Atax le 10/06/2020

 

 

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Notes:
  1. qui permet de passer un ordre boursier toutes le 40 micro secondes

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