Savoir / pas savoir

Il s’agit tout bonnement, dans le contexte actuel qui nous est particulièrement défavorable, de reconquérir notre qualité de sujets et de citoyens et d’accepter de gérer nous-mêmes l’incertain. La tâche est ardue : il nous faut d'abord réapprendre à apprendre...

(images de Skeeze, Gregory Roose, Gert Altmann de Pixabay)

Les temps sont difficiles ! Depuis plus de 200 ans nous étions habitués aux « triomphes de la science et de la technique ». Le monde, interrogé par les mathématiques, la physique, la biologie, les sciences humaines, dévoilait progressivement ses secrets, tandis que des machines, de plus en plus perfectionnées, se substituaient progressivement à nos seules forces musculaires. Rien ne semblait alors impossible à l’homme qui régnait au dessus, ou à part, de la nature, au point que certains se sont mis à penser que l’homme pourrait créer son immortalité.
Mais ces mêmes sciences, depuis près d’un demi – siècle, nous alertent sur l’état de notre planète et nous montrent que les activités humaines sont devenues génératrices d’une altération profonde de notre environnement ; que des crises majeures, comme celle du climat et de l’épuisement des ressources de notre terre, vont jusqu’à menacer notre existence.
Voilà de quoi ébranler nos certitudes : nous humains nous ne serions pas hors de cette nature que nous croyions dominer, mais en ferions partie, dans une relation d’interdépendance, comme n’importe quel autre élément du vivant ? Difficile à admettre, difficile de renoncer à l’idée de notre prépondérance, bâtie au long des siècles à coup de philosophies et de religions…
Et voici pour couronner le tout, qu’un tout petit coronavirus, la Covid 19, vient saccager nos sociétés et mettre à mal nombre de nos représentations, de nos pratiques et habitudes.

Tout est bouleversé

D’abord la médecine : ses victoires continues sur la maladie et l’allongement de l’espérance de vie, contribuaient, dans l’opinion des pays dits « avancés », à un sentiment général de confiance en notre capacité à maîtriser les problèmes de santé. Mais « en même temps  » et particulièrement en France, les gouvernements néolibéraux, qui se sont succédés depuis plus d’une trentaine d’années, se sont employés à  déconstruire le service public de santé au profit du privé.
L’irruption de la pandémie de la Covid 19 a contraint l’État Macron à changer radicalement de politique et à refaire de la santé publique une préoccupation majeure de sa gouvernance. Soudain, des sources de financements publics, pourtant proclamées définitivement taries, se remettaient à jaillir ! Il s’est ainsi ouvert un moment singulier où le primat de l’économique sur le politique, qui caractérise toutes nos sociétés à gouvernance néolibérale, à été remis en question.

Ensuite l’économie : quand c’est vraiment grave, les principes économiques en vigueur sont bousculés par la nécessité. C’est le cas en temps de guerre, c’est le cas pour la présente pandémie (ndlr : le « nous sommes en guerre » de Macron relève probablement de ce constat  autant que de la volonté de mobiliser les Français).
Au fur et à mesure que jaillit l’argent public, des pans entiers de la doctrine économique se voient démentis par les faits.
Non : (1)

  • L’injection massive de monnaie dans l’économie ne crée pas mécaniquement de l’inflation
  • Le principe – ce qui est rare est cher- ne s’applique pas à l’emploi salarié : ce n’est pas parce qu’il y a peu de chômeurs dans un secteur économique que les salaires montent (et inversement)
  • Une dévaluation n’entraine pas automatiquement de la croissance
  • L’augmentation du SMIC ne détruit pas d’emplois, tandis que la baisse des cotisations employeurs n’en crée pas
  • La mondialisation ne profite pas à tous, bien au contraire elle accroit les inégalités
  • L’épargne des ménages ne finance pas le développement des entreprises : c’est leur propre épargne complétée par des prêts bancaires qui le fait
  • L’augmentation de la dette publique n’entrave pas la croissance, l’austérité si, Mais augmenter la dette publique représente parfois la seule solution pour maintenir l’économie à flot, c’est le cas actuellement…

Ce bouleversement entraîne t’il un changement politique irréversible pour l’État Macron ?

Pour l’heure il est difficile de croire à un changement radical et définitif de la politique menée par l’État Macron, de nombreux exemples semblent indiquer le contraire, ainsi : les revirements de sa politique agricole, particulièrement les soutiens aux intérêts de l’industrie agrochimique, mais aussi les projets de redéploiement de l’industrie nucléaire.
Mais peut-on gouverner longtemps en opérant un grand écart entre la mise ne œuvre d’une politique qui se réfère à une idéologie périmée et des réalités aussi dramatiques et contraignantes qui la démentent ?

Masque ou pas masque, confinement ou pas, dépistage mais comment, test mais lequel, mais pour qui ? Mentir pour masquer les failles de la gouvernance macroniste, mises crûment en lumière par la pandémie. C’est ainsi que s’installe chez les citoyens l’inévitable défiance, alimentée par le mensonge d’État… On remanie le gouvernement, mais la défiance persévère et s’accroit… Alors que les indicateurs sont en hausse constante, on réfute d’abord la réalité d’une seconde vague de la pandémie… Puis, acculé par les chiffres, après avoir longtemps étayé toutes les mesures prises pour lutter contre la pandémie sur les avis d’un Conseil scientifique recruté « ad hoc », l’État Macron renverse soudain le primat de la santé au profit de l’économie et passe outre aux recommandations de ce Conseil, tout en feignant de se défausser sur les autorités locales, quant aux nouvelles mesures contraignantes à prendre, face à la menace croissante d’un retour massif de la pandémie.
Non, une gouvernance aussi incohérente ne peut relever du complot, d’une stratégie structurée ! Elle relève simplement de l’incurie d’un système politique à bout de course, qui emploie tous les expédients possibles pour se maintenir.

Les citoyens peuvent-il remédier à cette crise ?

Si la crise générée par la pandémie remet en cause nos institutions, leurs fondements idéologiques et plus généralement le fonctionnement de nos sociétés, il nous faut d’abord comprendre qu’elle ne remet pas en cause les sciences en tant que telles (et particulièrement la médecine). Elle remet en cause l’usage que nous en faisons : d’un côté chez les gouvernants où la science doit rester un cadre rationnel qui alimente leurs décisions mais qui, ni les légitime, ni les excuse ; de l’autre chez les citoyens qui ne doivent pas fuir sa rigueur et ses incertitudes, mais les considérer comme nécessaires à la formation d’une opinion personnelle. C’est à cette condition que la science pourra les aider à comprendre les circonstances auxquelles il sont confrontés, à construire et exprimer leur volonté politique, mais aussi a évaluer les capacités des gouvernants à réaliser le mandat qui leur a été confié.

Pouvons-nous, nous autres citoyens comprendre la complexité de la crise et agir pour restaurer notre démocratie? Notre situation est actuellement devenue problématique. D’un coté le mensonge d’État perpétré et réitéré par des successions de politiciens (2)  a considérablement érodé notre démocratie, donc les moyens pour le peuple de comprendre et de réagir à ce qui se passe ; de l’autre l’action lancinante des médias de formatage et l’agglomération du « pareil au même », facilitée par les réseaux sociaux et qui tue les possibilité d’un débat contradictoire, ont pesé sur nos facultés de discernement entre le vrai et le faux et ont réduit nos capacités à  constituer des contrepouvoirs organisés.
Il s’agit tout bonnement, malgré ce contexte défavorable, de reconquérir notre qualité de sujets et de citoyens et d’accepter de gérer nous-mêmes l’incertain. La tâche est ardue : il nous faut réapprendre à apprendre, (3), y arriverons-nous ? Peut être…commençons tout d’abord à essayer de retrouver « Le goût du vrai » ! (4)

Hubert Reys pour le Clairon de l’Atax le 18/09/2020

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Notes:
  1. voir l’article « Panique chez les économistes ! Ces 10 lois du marché qui ne fonctionnent plus » dans -Alternatives Economiques- n° 404 septembre 2020
  2. cf. le célèbre et exemplaire : « Mon adversaire c’est le monde de la finance » Hollande 22 janvier 2012
  3. ndlr. : Rien à voir avec les gimmicks pédagogiques de  Blanquer, mais s’inscrire dans la droite ligne de la « Lettre aux instituteurs de Jean Jaurès » Lettre de jean Jaurès aux instituteurs
  4. « LE GOUT DU VRAI », Etienne Klein, Tracts Gallimard, 3,49 €
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