La thalassocratie américaine et l’Ukraine : la guerre des corridors

La guerre des corridors est déjà engagée. Elle ne se gagnera ni par la nostalgie des empires ni par le confort des alliances figées.

Argument de la Thalassocratie (Image par Antonis Kousoulas de Pixabay)

Le conflit ukrainien, trop souvent interprété à travers le prisme réducteur de la morale ou de la souveraineté nationale, s’inscrit en réalité dans une lutte bien plus vaste : celle du contrôle des flux continentaux à l’échelle eurasiatique. L’Ukraine n’est pas seulement une nation agressée, ou un théâtre d’affrontement idéologique entre démocratie et autocratie. Elle est un nœud logistique, une charnière territoriale, un point de bascule dans la bataille de l’interconnexion continentale. Le véritable enjeu de cette guerre ne réside pas dans l’Ukraine elle-même, mais dans ce qu’elle permet ou empêche : la constitution d’un corridor terrestre autonome entre l’Europe et l’Asie, affranchi des deux puissances impériales qui cherchent à en verrouiller les marges – la Russie par la contrainte territoriale, les États-Unis par la suprématie maritime.

Depuis plus d’un siècle, les doctrines géopolitiques anglo-saxonnes, de Mackinder à Brzezinski, convergent vers un impératif : empêcher l’émergence d’un bloc continental unifié en Eurasie. À cette fin, toute tentative de connectivité terrestre directe entre l’Europe, la Chine, l’Inde ou le Moyen-Orient est perçue comme une menace stratégique majeure. L’objectif n’est pas de contrôler l’Eurasie, mais d’en maintenir la fragmentation logistique, d’en empêcher l’intégration économique, et de forcer les échanges à transiter par les routes maritimes placées sous contrôle américain.

Dans cette grande stratégie du morcellement, l’impérialisme russe joue un rôle paradoxal mais décisif. Car Moscou, en poursuivant son rêve ancien de centralité logistique fondée sur l’enclavement, en bloquant tout corridor qu’elle ne maîtrise pas, en s’opposant à l’émergence d’une architecture interrégionale horizontale, agit comme un allié objectif de l’hégémonie thalassocratique américaine. Loin d’un affrontement fondamental entre puissances rivales, la réalité révèle une convergence fonctionnelle : les ambitions russes de verrouillage intérieur confortent les intérêts américains de désintégration continentale.

L’Ukraine se trouve ainsi au centre d’un paradoxe stratégique. En résistant à l’agression russe, elle défie l’impérialisme d’enclavement. Mais si elle est absorbée dans l’espace atlantiste sans construire sa propre autonomie logistique, elle ne fera que renforcer la division imposée par les puissances extérieures. Pour l’Europe, la question ukrainienne n’est donc pas seulement une affaire de solidarité politique ou de dissuasion militaire : elle engage la possibilité même d’une stratégie continentale souveraine. Or cette stratégie suppose une rupture avec les deux impérialismes concurrents qui, chacun à sa manière, empêche l’unité eurasiatique.

  1. Le fondement de la pensée géostratégique anglo-saxonne : empêcher l’unité de continentale

Depuis plus d’un siècle, les penseurs stratégiques anglo-saxons ont forgé une vision cohérente de l’Eurasie, vue non comme un théâtre neutre de coopération, mais comme un échiquier géopolitique où tout rapprochement entre puissances continentales constitue une menace existentielle pour les thalassocraties. Cette vision prend racine dans les travaux fondateurs de Halford Mackinder, qui, dès 1904, dans The Geographical Pivot of History, formule l’hypothèse du Heartland. Selon lui, le monde doit être vu comme un continent, l’Eurasie, où s’affrontent les puissances continentales, et des îles que dominent des puissances maritimes. Si une puissance venait à dominer le continent, elle dominerait le monde. La conclusion implicite est claire : toute puissance extérieure au continent doit empêcher l’émergence d’un acteur unifié capable de contrôler cet espace central. Pour Mackinder, cette unification passe par les réseaux terrestres traversant le cœur du continent, le Heartland. Et le pivot pour les contrôler est l’Europe de l’Est.

Cette grille de lecture sera prolongée en 1942 par Nicholas Spykmandans notamment dans son ouvrage « The Geography of the Peace ».  Il y renverse partiellement la thèse de Mackinder. Pour Spykman, ce ne sont pas tant les terres intérieures du Heartland, promises à l’Union Soviétique, que leurs marges qui déterminent l’équilibre mondial. Il appelle ces territoires le Rimland, soit les littoraux européens, moyen-orientaux et asiatiques. Cette pensée structure la stratégie américaine de la guerre froide, et bien au-delà : il s’agit de contenir, encercler, fragmenter l’Eurasie afin de maintenir son impuissance géopolitique.

Cette ligne directrice est reprise, approfondie et adaptée à l’après-guerre froide par Zbigniew Brzezinski. Dans The Grand Chessboard (1997), il soutient que « l’enjeu primordial de la politique étrangère américaine doit être l’Eurasie ». L’objectif est explicite : prévenir l’émergence d’une coalition susceptible de remettre en cause la suprématie américaine. Brzezinski identifie trois conditions : l’Europe ne doit pas devenir indépendante stratégiquement, la Russie ne doit pas se réformer en un acteur continental efficace, et la Chine ne doit pas constituer de réseau d’alliances à travers l’Asie. Ainsi, la politique américaine repose sur un principe cardinal : empêcher la connexion logistique et stratégique de ces grands blocs.

C’est dans cette perspective que doit être analysée l’opposition des États-Unis à la Belt and Road Initiative (BRI) lancée par la Chine en 2013. Ce projet vise précisément à créer une architecture continentale de connectivité reposant sur des corridors terrestres (routes, chemins de fer, pipelines, câbles) et maritimes. Il ambitionne de réactiver les routes de la soie, en les modernisant à l’échelle du XXIème  siècle. Or cette logique, qui contourne le contrôle américain, est perçue comme une menace stratégique directe. Dès 2018, les États-Unis l’inscrivent dans leur National Security Strategy comme une « stratégie de coercition économique » chinoise, justifiant des contre-mesures diplomatiques, technologiques et militaires. Le projet BRI est alors combattu sur plusieurs fronts : lobbying auprès des pays européens et asiatiques pour en décourager l’adhésion ; offre d’alternatives ; et surtout, contrôle des zones de rupture potentielles – du détroit de Malacca au Caucase, en passant par le Levant et les Balkans.

La logique est constante : empêcher que l’Eurasie ne se constitue en espace fluide, connecté, autonome. Toute tentative de construction d’une infrastructure indépendante des réseaux maritimes contrôlés par les États-Unis est vue comme un casus belli géoéconomique. L’hostilité américaine au projet sino-iranien de corridor terrestre vers la Méditerranée, l’opposition à la coopération énergétique sino-russe, ou encore le sabotage de facto du projet du port du Pirée comme tête de pont chinoise en Europe du Sud, en sont les expressions récurrentes.

Dès lors, la géostratégie américaine ne repose pas seulement sur l’endiguement militaire : elle vise à maintenir les acteurs eurasatiques dans un état d’incomplétude logistique. La fragmentation, l’instabilité ou l’ambiguïté des infrastructures terrestres, deviennent un moyen de domination. Et dans cette grande stratégie de morcellement, la Russie, loin d’être l’ennemie fondamentale, joue souvent– et involontairement – le rôle de verrou idéal, en bloquant les ambitions de connectivité qu’elle ne peut pas superviser.

  1. Russie : l’alliée objective de la thalassocratie

La Russie se présente volontiers comme le rempart contre l’ordre libéral occidental et comme l’héritière d’une vision multipolaire du monde. Pourtant, dans les faits, ses actes géopolitiques tendent souvent à renforcer la structure même de cet ordre qu’elle prétend combattre. L’obsession russe pour la centralisation logistique et la souveraineté exclusive sur les flux continentaux ne mène pas à l’unification de l’Eurasie, mais à son morcellement. Et ce morcellement est précisément ce que souhaitent les États-Unis depuis Mackinder et Brzezinski.

Depuis l’époque tsariste, la Russie a systématiquement cherché à capter les flux de marchandises et d’énergie à travers son propre territoire, au détriment de toute architecture logistique partagée. L’expansion russe en Asie centrale au cours du XIXème siècle, en coupant les anciennes routes caravanières, a contribué à l’enclavement des régions internes de l’Eurasie. Aujourd’hui encore, Moscou bloque tout projet qui menacerait sa centralité. L’exemple emblématique en est le rejet répété par la Russie d’un projet de ligne ferroviaire standardisée entre la Chine, le Kirghizistan et l’Ouzbékistan, qui aurait contourné le territoire russe tout en favorisant une connexion directe entre les réseaux chinois et européens.

À cela s’ajoute l’opposition persistante à toute interconnexion énergétique ou numérique qui échapperait à son contrôle. Moscou privilégie des partenariats bilatéraux asymétriques – notamment dans le cadre de l’Union Économique Eurasiatique – qui imposent aux États membres une dépendance logistique et technique. Même les projets sino-russes sont, en réalité, structurés selon une logique de verrouillage mutuel plutôt que de libre circulation.

Ce choix d’une Eurasie verrouillée, où les flux doivent passer par le cœur impérial russe, entre en parfaite résonance avec la stratégie américaine. En empêchant l’émergence de corridors autonomes, la Russie contribue à maintenir l’Europe et l’Asie dans un état d’isolement réciproque. Elle empêche également l’Iran, la Turquie ou l’Inde de jouer un rôle structurant dans des corridors alternatifs qui, pourtant, répondraient à une logique géoéconomique élémentaire.

L’ironie stratégique est totale : la Russie croit s’opposer à l’Occident alors qu’elle participe à l’un des objectifs fondamentaux de la stratégie thalassocratique – la fragmentation de l’Eurasie. Cette convergence involontaire des intérêts explique aussi pourquoi certains milieux stratégiques américains redoutent moins Moscou que Pékin : la Chine, en cherchant à tisser un réseau terrestre autonome, représente une menace réelle pour la suprématie logistique américaine. La Russie, en revanche, agit comme un facteur d’instabilité utile, une force de perturbation qui justifie l’ancrage militaire américain dans le Rimland tout en empêchant la consolidation d’un bloc continental.

Dans cette configuration, soutenir la Russie ou la combattre relève moins de la morale que de la tactique. Ce que la guerre en Ukraine révèle, ce n’est pas une ligne de front idéologique, mais un enjeu logistique. L’ordre mondial repose aujourd’hui sur le contrôle des flux. Et tant que la Russie continuera de bloquer la fluidité des corridors terrestres eurasiatiques, elle rendra un service stratégique majeur aux États-Unis, qu’elle le veuille ou non.

    III. L’Ukraine : carrefour ou fracture

L’Ukraine n’est pas simplement un État-nation pris dans une guerre tragique entre la Russie et l’Occident. Elle est surtout, du point de vue logistique et géoéconomique, une pièce maîtresse du grand échiquier eurasien. Située à l’intersection des routes énergétiques, des corridors ferroviaires et des projets de connectivité entre l’Europe et l’Asie, l’Ukraine est un « territoire-seuil » : celui par lequel peut passer l’unité du continent, ou à travers lequel peut se jouer sa dislocation.

Avant 2014, l’Ukraine faisait partie intégrante des scénarios de connectivité eurasiatique. Elle représentait un débouché naturel pour les projets de corridors ferroviaires transcontinentaux reliant la Chine à l’Europe, dans le cadre de la Belt and Road Initiative (BRI) . Plusieurs itinéraires testés par la Chine passaient par le Kazakhstan, la Russie puis l’Ukraine, en direction de la Pologne et de l’Allemagne. Le port d’Odessa, modernisé avec l’aide de capitaux européens, pouvait devenir un point nodal d’exportation vers la Méditerranée. De son côté, l’Union européenne envisageait d’intégrer l’Ukraine à ses réseaux énergétiques et ferroviaires pour proposer une alternative à la domination logistique russe en Asie centrale.

Mais à partir de 2014, avec l’annexion de la Crimée puis la guerre du Donbass, cette dynamique s’est brutalement interrompue. Le conflit n’a pas seulement figé le statut politique de l’Ukraine : il a aussi disloqué son rôle de corridor. L’instabilité persistante, l’insécurité des infrastructures, la destruction partielle du réseau ferroviaire dans l’est du pays, ont transformé l’Ukraine en zone de fracture au lieu d’être un axe d’intégration. En ce sens, l’invasion russe de 2022 a parachevé une logique d’étranglement logistique qui servait déjà depuis une décennie les objectifs de morcellement continental.

Ce que cette guerre révèle, c’est un clivage fondamental entre la manière dont les États-Unis et l’Europe perçoivent l’Ukraine. Pour les premiers, l’Ukraine est un pion stratégique : un moyen d’épuiser militairement la Russie, de justifier une présence renforcée dans l’est de l’Europe, et surtout d’empêcher toute tentative d’unification du continent par des voies terrestres. Dans cette perspective, le fait que l’Ukraine reste un champ de ruines géopolitiques est, paradoxalement, un avantage. Une Ukraine stable, reconstruite, connectée à la Chine par des routes ou des chemins de fer, serait un facteur de rapprochement stratégique entre l’Europe et l’Asie, contraire aux intérêts américains.

Pour l’Europe, au contraire, l’Ukraine pourrait être un pont. Une fois stabilisée, elle pourrait devenir une zone de transit énergétique et logistique, un facteur de diversification des approvisionnements hors du giron russe. C’est pourquoi une vision purement militaire du conflit ne suffit pas : ce qui est en jeu est aussi la possibilité d’un projet continental cohérent, capable d’articuler les économies européennes aux marchés asiatiques, sans dépendance excessive aux routes maritimes contrôlées par les États-Unis.

Or cette divergence d’intérêts s’est traduite, depuis 2024, par une ambiguïté croissante dans les politiques occidentales. La réélection de Donald Trump à la présidence des États-Unis et les déclarations de son vice-président JD. Vance ont clairement signalé un retrait du soutien inconditionnel des Etats Unis à l’Ukraine. Washington semble considérer qu’il est temps de refermer ce front, ou du moins de laisser l’Europe assumer seule le fardeau de sa sécurité. Cette position s’accompagne d’un cynisme stratégique : en menaçant de désengagement, les États-Unis poussent les Européens à réinvestir massivement dans leur appareil militaire, renforçant ainsi leur dépendance aux industries de défense américaines au prix d’un siphonnage des budgets publics européens.

L’appel au réarmement massif, relayé à Paris, Berlin ou Varsovie, provoque une recomposition profonde du pacte social européen. Les dépenses publiques, autrefois concentrées sur les services sociaux, sont désormais redirigées vers la défense. Certains, à droite comme à gauche, y voient une opportunité de réindustrialisation, mais cette « économie de guerre » implique des arbitrages qui creusent les inégalités et fragilisent le contrat social. Ce déséquilibre pourrait à terme miner la stabilité politique interne des États européens.

Dans ce contexte, l’Europe doit affronter une question fondamentale : quelle est sa finalité stratégique en Ukraine ? S’agit-il de prolonger indéfiniment un conflit sans issue claire, au prix d’un alignement sur une logique de guerre froide qui servira surtout les intérêts américains ? Ou bien faut-il transformer l’Ukraine en plateforme de réconciliation continentale, en lien logistique entre l’Europe et l’Asie – y compris à travers une relation rééquilibrée avec un futur espace russe post-poutinien ?

Répondre à cette question implique de penser au-delà du manichéisme. Il ne s’agit ni de « sauver l’Ukraine » dans une croisade morale, ni de l’abandonner dans un geste cynique. Il s’agit de comprendre que la stabilité du continent passe par la circulation des biens, des idées et des hommes et que cette circulation est aujourd’hui entravée à la fois par la Russie et par la stratégie des USA. L’Europe n’a pas d’autre choix, si elle veut exister en tant que puissance autonome, que de reprendre en main sa politique d’infrastructures, de commerce et de voisinage.

Ce que révèle la guerre en Ukraine, c’est que la bataille des corridors est entrée dans sa phase la plus aiguë. Soit l’Europe accepte de rester une périphérie de l’ordre thalassocratique, soit elle se donne les moyens de redevenir un centre d’articulation continentale. Dans cette perspective, l’Ukraine est une épreuve de vérité.

    IV.Vers une stratégie continentale européenne

La guerre en Ukraine, tout en révélant les lignes de faille de l’ordre eurasien, offre à l’Europe une opportunité singulière : celle de repenser ses fondements géostratégiques à partir de sa géographie réelle. Pendant des décennies, l’Europe a construit sa sécurité sous la dépendance américaine, acceptant implicitement une division du continent entre un flanc maritime occidental et une profondeur terrestre abandonnée aux logiques russes. Pourtant, cette structuration stratégique, héritée de la guerre froide, ne résiste plus aux bouleversements contemporains. Ce que révèle la guerre en cours, ce n’est pas simplement la violence d’un empire en déclin, mais la fragilité d’une architecture continentale, incapable de produire sa propre cohérence logistique.

Une stratégie continentale européenne doit donc partir d’un principe simple : la souveraineté ne se décrète pas, elle se trace. Elle se construit dans les couloirs, les gares, les terminaux, les interconnexions. Il ne s’agit pas seulement de renforcer la posture militaire, mais de dessiner un maillage fonctionnel entre les espaces. C’est là que réside la clef d’une puissance autonome. Et aujourd’hui, les lignes commencent à bouger. À mesure que certaines régions à l’est de l’Europe, historiquement soumises à l’orbite moscovite, se transforment en zones de circulation et d’ouverture, de nouvelles perspectives logistiques émergent.

Il devient possible d’imaginer un axe terrestre majeur qui ne longerait plus les grands ports atlantiques, mais traverserait le continent d’ouest en est, sans passer par les infrastructures contrôlées ou menacées par Moscou. Ce corridor pourrait, demain, relier l’Europe orientale aux plaines d’Asie centrale, offrant une alternative réelle à la dépendance maritime. Une telle configuration modifierait radicalement la carte stratégique de l’Eurasie : elle briserait l’isolement fonctionnel de l’Europe, réduirait sa vulnérabilité au chantage énergétique et ouvrirait un espace de coopération économique nouveau avec les puissances émergentes du continent intérieur.

Mais cette opportunité suppose une volonté. Elle impose à l’Europe de se penser comme un acteur stratégique à part entière, non plus comme un prolongement civil de la puissance américaine ni comme une frontière passive face à l’agressivité russe. Elle exige une diplomatie active vers l’Asie centrale, le Caucase, les Balkans, et au-delà. Elle commande également de ne pas céder à la tentation du repli ou de la militarisation pure : une Europe qui investirait massivement dans l’armement sans maîtriser sa logistique resterait une puissance incomplète, dépendante.

Il s’agit aussi d’envisager une redéfinition du lien avec la Pologne, l’Ukraine occidentale, les pays baltes : non plus comme des glacis ou des périphéries à protéger, mais comme des nœuds potentiels d’une Europe connectée au grand continent. Ces régions, par leur histoire, leur position et leur dynamisme, peuvent devenir les carrefours d’un nouvel ordre continental. Encore faut-il leur offrir un horizon stratégique cohérent, qui ne se résume pas à l’atlantisme ou à l’hostilité défensive.

Enfin, cette stratégie suppose une réforme de la pensée européenne elle-même. L’Union européenne a été bâtie sur l’idée de régulation interne, non de projection géographique. Il est temps de compléter ce modèle par une vision géoéconomique. A l’heure où les flux déterminent plus que les drapeaux, l’Europe ne peut plus ignorer l’importance des corridors. Elle doit les anticiper, les façonner, les sécuriser – y compris dans les espaces qui, demain, pourraient s’ouvrir à l’intégration continentale, au-delà des anciennes limites de l’empire russe.

C’est à cette condition que l’Europe pourra exister autrement que dans l’ombre des empires. En embrassant son destin continental, elle transformera les fractures de l’Est non en lignes de front, mais en lignes de force. Et elle s’inscrira dans cette reconfiguration du monde où la maîtrise des routes terrestres devient la matrice des puissances de demain.

En conclusion

Le conflit ukrainien a souvent été lu à travers le prisme du droit international, des équilibres militaires ou de la lutte entre « démocratie » et « autocratie ». Mais ces catégories, pour essentielles qu’elles soient dans l’ordre des principes, masquent l’enjeu fondamental : la recomposition géoéconomique de l’Eurasie. Ce qui se joue, ce n’est pas simplement la souveraineté d’un État, mais la possibilité même d’un continent connecté, fluide, affranchi des verrous impériaux. Or, à cet égard, la guerre ne doit pas être vue comme une anomalie, mais comme une réaction systémique : celle d’un empire fondé sur l’enclavement, confronté à la montée en puissance des logiques d’interconnexion continentale.

La Russie poutinienne s’est constituée sur le refus de toute architecture logistique qu’elle ne commanderait pas. Elle a fait de la coercition par la dépendance un principe stratégique. Mais ce principe entre en contradiction de plus en plus manifeste avec des dynamiques de long terme : la croissance démographique en Asie du Sud, la montée en puissance de la Chine intérieure, l’intégration énergétique et numérique des pays turciques, les aspirations d’autonomle en Europe orientale. À mesure que ces forces s’aiguisent, la capacité de Moscou à imposer sa centralité par la contrainte devient un facteur d’instabilité plutôt qu’un socle d’ordre. L’avenir de l’Eurasie se joue donc pas dans la perpétuation d’un empire archaïque, mais dans la possibilité de sa dissociation fonctionnelle.

Les États-Unis ont historiquement profité de cet état de fragmentation. Leur puissance mondiale repose moins sur leur domination territoriale que sur leur capacité à contrôler les flux – notamment maritimes – et à empêcher la constitution de blocs continentaux alternatifs. En ce sens, l’impérialisme russe, en bloquant les corridors terrestres, a agi comme une forme d’auxiliaire involontaire de la thalassocratie américaine. Mais cette symétrie n’est pas éternelle. L’hypothèse d’un affaiblissement durable, voire d’un effondrement de l’État russe centralisé, ouvrirait des brèches profondes dans la carte logistique du continent.

La désintégration d’un pouvoir coercitif unique sur l’espace post-soviétique pourrait permettre la mise en œuvre de projets longtemps entravés : corridors entre le Kazakhstan et l’Europe orientale, jonctions ferroviaires à écartement standard traversant la steppe, autonomie énergétique régionale, émergence de hubs continentaux échappant au duopole sino-russe. Ce scénario, aujourd’hui impensé dans les cercles stratégiques occidentaux, dominés par la crainte du « chaos russe », constitue pourtant une condition nécessaire à l’émancipation logistique de l’Eurasie. Et donc, à terme, à l’autonomie stratégique de l’Europe.

Car c’est bien là que réside l’enjeu pour les Européens. Ils doivent sortir de l’alternative stérile entre soumission à la stratégie maritime américaine et crainte paralysante de l’instabilité à l’Est. Il leur faut penser une politique continentale fondée non sur l’illusion d’un équilibre impérial, mais sur la construction active de corridors, de plateformes, de coopérations multilatérales terrestres. L’Union européenne, si elle entend survivre comme acteur historique, doit cesser d’être une périphérie stabilisée entre deux chaos – l’atlantique et l’eurasien – pour devenir le moteur d’un continent recomposé.

La guerre des corridors est déjà engagée. Elle ne se gagnera ni par la nostalgie des empires ni par le confort des alliances figées. Elle se jouera dans la capacité à penser le monde non comme une série de blocs fermés, mais comme un réseau ouvert. Et à comprendre que parfois, l’effondrement d’un verrou peut être la condition d’un nouvel horizon.

Iphigénie Atrides et Laurent Fabas pour le Clairon de l’Atax le 21/04/ 2025

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