Élite versus gueux, dans leurs activités respectives (collage images Pixabay)
La ″Panthéonisation″ de Robert Badinter le 9 octobre 2025 ne fut pas sereine. Elle était conduite par un Président de la République, désormais honni par une majorité de Français, tandis qu’à Bagneux la tombe de ce grand humaniste aux engagements exemplaires, était profanée.
Le lendemain soir, S. Lecornu était renommé 1er ministre par E. Macron qui s’obstinait à ne pas reconnaître le rejet de sa politique, successivement par les électeurs et leurs représentants.
La France est en crise, une crise bien plus profonde que celle de la dette, où les valeurs qui ordonnançaient le fonctionnement démocratique de notre société semblent désormais en panne.
La fin d’un épisode démocratique ?
Ce qui se joue une fois de plus, c’est la remise en question du rapport entre dominants et dominés qui constitue le cœur du projet démocratique. Au 21ème siècle cette question s’est mondialisée et touche tous les pays dits ″avancés″.
Le principe de la démocratie repose sur la possibilité des individus d’exprimer leurs besoins et aspirations et de les faire réaliser, ou non, par la collectivité à laquelle ils appartiennent. A la fin du 18ème siècle, les ″pères fondateurs″ de la Révolution américaine, puis ceux de la Révolution française, ont manifesté leur défiance, quant à la capacité des peuples à se gouverner eux-mêmes. L’idée était que le peuple, dominé par ses passions, ne pouvait assurer un fonctionnement démocratique de la société. Il fallait qu’il soit gouverné par une élite capable de résister à ces désordres.
Mais si l’on reconnait la nécessite d’un gouvernement par les élites, la question alors posée est celle de la nature de ces élites. Robert Badinter aimait citer une phrase de Condorcet, l’un des inspirateurs de la Révolution française : « Toute société qui n’est pas éclairée par des philosophes est trompée par des charlatans. » (1).
Nous sommes alors au siècle des Lumières, les philosophes évoqués par Condorcet sont des savants, porteurs de valeurs humanistes, curieux du monde, soucieux d’en améliorer l’harmonie, mais aussi capables d’une pensée critique. D’un autre coté, il savait les sociétés fragiles, exposées aux manipulations de tous ceux qui profitent de son ignorance : les ″charlatans″.
Le premier risque de manipulation des sociétés concerne le choix de ses élites. La question du -qui choisit- n’était pas évidente (d’ailleurs Condorcet parle de société et pas de peuple) : pour les Pères fondateurs de la démocratie américaine, l’idée prévalait que leur choix soit réservé comme dans l’ancienne Athènes, à une partie distincte du peuple, les citoyens, capables de comprendre et de choisir. Ainsi aux premières années de la jeune démocratie américaine, le droit de vote n’était pas universel. Il était réservé à une minorité d’hommes qui correspondaient à des critères économiques, sociaux et religieux, variables selon les États…Ce droit de vote réservé et limité sera repris en France et va perdurer au cours du 19ème siècle sous diverses formes (cf. suffrage censitaire en France). On peut aussi remarquer que le Sénat, dans ses différentes versions depuis sa création en 1799, n’a jamais été élu au suffrage universel direct, Ses membres, selon le régime en cours, ont été choisis par nomination, ou au mieux par le suffrage universel indirect, toujours en cours actuellement.
Les luttes sociales qui accompagnent le développement du capitalisme, associées au développement de l’instruction publique, vont progressivement imposer le choix des élites politiques par le suffrage universel direct (2), tandis que les critères de sélection vont privilégier l’économique sur le social et le religieux.
La fin du 19ème siècle et le début du 20ème voient les rapports se tendre entre les élites gouvernantes et le peuple mieux organisé et instruit. Son gouvernement par l’affrontement direct, s’avère de plus en plus improductif et risqué. Le peuple rescapé de la 1ère guerre mondiale, réclame plus que jamais le pouvoir et se méfie des anciennes élites qui l’ont conduit à la guerre. De nouvelles techniques de gouvernance inspirées entre autres des idées d’Edward Bernay, vont alors se mettre en place.
Le retour à la légitimation des élites et à la disqualification du peuple
Dans les années 1920, alors que les idées néolibérales se répandent, particulièrement aux États-Unis, E. Bernays explique dans divers ouvrages que le fonctionnement des démocraties modernes est trop complexe pour que le citoyen ordinaire, guidé par ses passions, ses habitudes et ses émotions, soit en mesure de comprendre et de décider par lui-même, de manière lucide et éclairée. Selon Bernays, la démocratie implique, pour bien fonctionner, l’existence d’un « gouvernement invisible » capable de traiter des questions qui échappent à la compréhension du peuple. Ce gouvernement constitué d’une minorité d’individus intelligents et éclairés, a pour tâche de guider l’opinion publique, en sélectionnant les informations et en les organisant pour guider ses choix.
Selon Bernays le gouvernement par le peuple ne peut que conduire au chaos social.
Edward Bernays, souvent considéré comme le père de la propagande moderne, avait une conception particulière de la démocratie.
Selon lui La manipulation de l’opinion ne relevait pas du mensonge, mais d’une ingénierie de l’opinion, destinée à fabriquer le consentement des masses incapables de décider rationnellement par elles-mêmes.
Les idées de Bernays sont à l’origine de la propagande politique et de la publicité modernes. Elles inspirèrent de nombreux hommes politiques de tous bords en situation de pouvoir, à commencer par le Doktor Josef Goebbels, Ministre de la Propagande du 3ème Reich et plus tard JF Kennedy, Richard Nixon, Donald Trump, ou encore en France des conseillers politiques comme Benjamin Griveaux, ancien conseiller de Dominique Strauss-Kahn ou Ismaël Emelien, conseiller d’Emmanuel Macron, cofondateur du mouvement ″En Marche″
Edward Bernays et ses successeurs réhabilitent l’idée de consubstantialité des élites avec la Démocratie. Sans les élites, la démocratie est impossible, car les peuples sont incapables de se gouverner par eux-mêmes. ″En même temps″, la thèse de l’incapacité du peuple, que la bienséance politique avait occultée, se retrouvait à nouveau recevable et proclamable.
De l’évolution des élites à la transformation des administrés en gueux
En France, après la fin de la seconde guerre mondiale, la période des « 30 glorieuses » qui accompagna la renaissance économique du pays, a entraîné une évolution des élites. Elles ont grandi en nombre et se sont ouvertes à une nouvelle population. Les besoins de l’économie alors florissante, l’ouverture à l’international, la redistribution des enjeux politiques, ont progressivement agrégé de nouveaux savoir-faire, issus souvent des couches modestes de la population. Ces nouvelles élites ont acquis leurs compétences au terme de solides études et d’expériences diverses ; elles sont dynamiques et dynamisées par un vécu de croissance et de succès économiques et politiques. L’image qu’elles donnent est alors de l’ordre de l’excellence, de l’effort sur soi, de l’athlétisme intellectuel, de l’ascétisme. On est dans l’élite parce qu’on a fait du travail, du vrai. L’appartenance à l’élite est justifiée par le mérite : on emploie le qualificatif de méritocratie.
Mais à cette génération d’entrepreneurs, d’ingénieurs et d’administrateurs, succèdent progressivement des générations d’héritiers. Les élites ne se renouvellent que peu, malgré quelques tentatives d’intégrer les enfants du ″petit peuple″. Le contexte aidant, notamment en raison de la financiarisation de l’économie, les grands capitaines de l’industrie, les grands administrateurs disparaissent progressivement : les temps sont plus à la reproduction du même qu’à la création. Les savoir-faire, riches et complexes, se réduisent en ″process″ et techniques de management. Le court terme financier fait la peau aux grands projets, ou du moins rend leur réalisation scabreuse. Les élites politiques et administratives se trouvent enfermées dans le carcan des exigences de la haute finance (avec laquelle ils ont souvent des intérêts communs).
Il n’y a plus d’alternative : il faut donc privilégier la haute finance, fût-ce au détriment des intérêts du peuple qu’ils sont censés défendre. Dans cette évolution et malgré la sophistication croissante des techniques de formatage de l’opinion (3), le peuple se trouve de plus en plus en opposition avec les élites. L’administré jusqu’alors gouvernable devient un adversaire, une menace.
Désormais les élites se définissent moins par la reconnaissance et l’admiration du peuple, que par leur propre promotion à ce statut… Le peuple critique-t-il ses gouvernants, ses représentants, les rejette ? C’est parce qu’il est stupide, qu’il ne comprend rien, qu’il est inférieur, quasiment bestial : la vieille idée de son incapacité se renforce et se verbalise chez les élites autoproclamées. Ainsi Sarkozy promettait le nettoyage de la cité des 4000 au Karcher, chez Hollande on parlait d’un peuple incarné par les « sans dents » et pour Macron, le plus désinhibé d’entre tous, il y avait « les gens qui ne sont rien ». Ainsi le peuple souverain, sujet de la démocratie, se transforme pour une partie de son élite gouvernante en un ramassis de gueux qu’il convient de mater.
La France s’engage chaque jour plus profondément dans une impasse. Le mépris grandissant des actuelles élites gouvernantes pour ce peuple qu’elles sont censées servir, le manque de confiance du peuple envers ses gouvernants, dont il se méfie, voire ne les considère plus comme capables de gouverner, alimentent une situation de crise grave où la violence risque de prendre le pas sur le compromis et une gouvernance négociée. Allons-nous vers une situation insurrectionnelle ?
Hubert Reys pour le Clairon de l’Atax le 20/10/2025
Notes
- in « Journal d’instruction sociale » 1793[↩]
- Ndlr : rappelons tout de même qu’en France le droit de vote des femmes n’a été acquis que le 21 avril 1944[↩]
- cf. le Grand débat ou la Convention citoyenne pour le climat aux résultats quasi ignorés par le pouvoir politique[↩]


