Santé publique : est-elle en régression ?

   Amorcée au milieu du 18ème siècle, la santé publique s’améliore de façon continue au cours du 19ème siècle avec l‘apparition des premières institutions d’ « hygiène publique » qui datent de la Révolution et se développent tout au long du siècle. Portées par un puissant mouvement hygiéniste ces institutions ne sont pas sans arrière-pensées : l’accès à l’eau potable, la création d’égouts, la lutte contre l’habitat insalubre (cf. Rapport Villermé 1840), mélangent attentions philanthropiques et souci de disposer d’une main d’œuvre efficace et rentable dans une France en plein essor industriel.    
   Des statistiques sur la mortalité accompagnent le développement, dès 1850 d’une législation centrée sur l’habitat insalubre. Entre 1810 et 1900 l’espérance de vie, marqueur de l’amélioration de la santé publique, passe de 37 à 45 ans, malgré les guerres et les bouleversements sociaux, notamment en raison de la baisse de la mortalité infantile et juvénile.
   
Depuis lors, l’espérance de vie ne cesse de progresser et on a l’habitude d’associer cette amélioration au développement de la société industrielle, puis post industrielle, liées au développement des connaissances scientifiques dont la médecine…

   Cette représentation d’un progrès de l’espérance de vie, corollaire du progrès économique et social, semble actuellement nuancée par une étude de l’INSEE publiée le 15 décembre dernier. (1)

 

Vieux riche, vieux pauvre (Image Iphigénie Atrides)

Tout le monde n’est pas égal en matière d’espérance de vie

   L’étude de l’Insee montre que l’espérance de vie varie selon les catégories sociales et le sexe et que l’écart se creuse entre les 5% ayant le niveau de vie le plus élevé, soit > à 6 247 / mois et les 5% ayant le niveau de vie le plus faible soit < 497 / mois.

   En huit ans, l’écart a augmenté de 8,3 ans à 8,7 ans pour les femmes et de 12,7 à 13 ans pour les hommes. Traduits en espérance de vie, ces chiffres indiquent qu’en moyenne les femmes qui naissent en 2025 ont statistiquement une espérance de vie de 80,1 ans pour les plus pauvres et de 88,7 ans pour les plus riches, tandis que pour les hommes elle est de 85 ans pour les plus riches et de 72 ans pour les plus pauvres…

   A titre de comparaison aux États Unis, considérés comme un pays avancé et souvent cité en exemple en matière de développement, l’espérance de vie moyenne est en 2025 de 80,9 ans pour les femmes et de 75,9 ans pour les hommes. Les statistiques établies reposent sur un autre découpage de la population. Elles sont réalisées sur la base de quintiles qui représentent 20% de la population. Ce classement de la population par niveaux sociaux économiques, fait ressortir des écarts pouvant aller jusqu’à 15 ans entre les 20 % les plus défavorisés et les 20 % les plus aisés.

   Ainsi l’espérance de vie US est inférieure à celle de beaucoup de pays européens, dont la France. Cet écart s’explique par :

  • La différence entre les systèmes de santé français et US. Le système français est universel et couvre 100% de la population, il est financé par des cotisations sociales obligatoires et des impôts. Il est censé garantir un accès égal aux soins pour tous. Le système US repose essentiellement sur des assurances privées, complétées par des programmes publics comme Medicare et Medicaid qui ciblent une part limitée de la population. Mais l’accès aux soins reste inégal : 8 à 10 % de la population n’est pas assuré.
  • Des modes de vie sensiblement différents entre la France et les Etats-Unis, mais qui tendent à se rapprocher. Les Françaises et les Français consomment moins de « Junk food » (appelée « malbouffe » en Français). Il s’agit d’aliments industriels et ultra transformés, riches en sucre et en graisse saturée. Ces pratiques alimentaires qui touchent particulièrement aux Etats-Unis les classent moyennes et pauvres, impacte leur espérance de vie. A cela s’ajoute la consommation des opioïdes stimulée par des conditions de vie plus frénétiques.

   Mais en France l’écart se creuse aussi en intégrant aux 5 % les plus pauvres la partie la moins aisée des couches moyennes, en cours de déclassement économique et social. Ainsi pour les 25% de la population dont le niveau de vie se situe entre les 497 € / mois mais qui reste inférieur à 1350 € par mois (2), l’espérance de vie baisse aussi de 0,51 année pour les femmes et de 0,53 année chez les hommes pour la période considérée, soit une espérance de vie diminuée d’un peu plus de 6 mois…

   Ces résultats battent en brèche un certain nombre d’idées reçues : théoriquement l’espérance de vie est censée augmenter moins vite à mesure que le niveau de vie augmente ; or ce qui est mesuré c’est qu’au contraire l’écart se creuse en faveur des plus riches. D’autre part les Français ont été bercés depuis plus de 3/4 de siècle par la croyance en un progrès continu de l’espérance de vie : la tendance semble s’inverser actuellement. 

Où trouver les causes de la dégradation de l’espérance de vie

   On a voulu tout d’abord attribuer l’augmentation des écarts entre espérance de vie des plus riches et des plus pauvres à un « effet Covid ». Les catégories sociales les plus pauvres n’auraient pas eu les mêmes possibilités de se confiner que les plus riches et de plus ces catégories « pauvres » auraient du fait de leur travail fait partie des « personnes en première ligne », donc plus exposées à la contagion… Mais l’explication ne tient pas puisque les inégalités d’espérance de vie ne cessent de croitre après la pandémie.

   Par ailleurs, il est scientifiquement prouvé que le niveau de vie a une incidence directe sur l’espérance de vie. Lorsque le niveau de vie se dégrade, l’espérance de vie suit, ce qui a pour corollaire qu’à l’augmentation des inégalités financières correspond celle de l’augmentation des inégalités d’espérance de vie.

   Ce constat renvoie aux choix politiques effectués depuis plus d’une vingtaine d’années. Ils se traduisent par un démontage continu de l’État providence, au nom d’un ″réalisme″ justifiant des choix politiques néolibéraux. Ces choix, qui tendent à se délester d’un social trop couteux, en réduisant les charges contributives des entreprises, au prétexte qu’elles pèseraient excessivement sur leur compétitivité, ont rendu notre système de santé moins efficace et contribué ainsi à l’augmentation de la morbidité de la population française.

   Alors que l’accès aux soins devenait de plus en plus difficile, du fait de l’attrition continue du système de santé qui se conjuguait avec une baisse des -salaires réels- des catégories sociales les moins favorisés, une partie significative de la population s’est trouvée en situation de renoncer ou d’être privée de son droit à la santé, donc à la vie.

   La bataille est rude, les gouvernements de droite qui se succèdent tentent de maintenir leur projet néolibéral. Pourtant le démontage de l’État providence, n’a pas eu jusqu’à présent d’effet positif sur le redémarrage de l’économie française. Selon nos gouvernants, ce démontage ne serait pas allé assez loin…Faut-il le poursuivre aux prix d’une augmentation de la morbidité, voire de la mortalité, chez tous ces « gens qui ne sont rien » ? Le modèle américain qui fascine tant nos gouvernants macronoïdes devrait nous en dissuader.

 

Hubert Reys pour le Clairon de l’Atax le 20/11/2025

 

 

 

 

 

_______________________
Notes
  1. https://www.insee.fr/fr/statistiques/8679561[]
  2. chiffre qui se situe légèrement au-dessus du seuil actuel de pauvreté et qui définit la catégorie des 30% des français les plus modestes[]
_______________________

2 commentaires

Schmitt Catherine

En écho à cet article on peut signaler que le Collège de France, qui (hormis quelques loupés comme l’annulation récente d’un colloque sur Gaza) met à disposition de tous et gratuitement une réflexion affûtée et souvent libre de parole sur des sujets multiples, travaille depuis quelques années sur le lien entre inégalités sociales et santé et sa faible prise en compte par les politiques publiques.
A la croisée des chaires de sciences sociales et de santé publique, il multiplie les interventions de chercheurs comme Didier Fassin, Mathilde Touvier, Nathalie Bajos, Maria Melchior … qui dénoncent preuves et chiffres à l’appui ce qu’on pressentait en lisant par exemple David Servan-Schreiber déjà en 2003 : comment les succès pharmaceutiques ont conduit la médecine occidentale à se livrer pieds et poings liés à l’industrie chimique et aux logiques capitalistiques pour oublier ce qui fondait la pratique : qualité de l’environnement et de la nutrition, relation médecin malade prenant en compte le contexte historique, économique et social du patient et de sa famille…
Les politiques publiques de santé reflètent cette double évolution à la fois mécaniste et capitaliste : la dégradation continue de l’alimentation et de l’environnement orchestrée par le toujours plus du grand capital va de pair avec l’appauvrissement continu d’une grande partie des populations « occidentales » et la démolition en cours du service public. Et les chiffres de nombreuses pathologies, y compris mentales, explosent……

Merci de ces compléments, la financiarisation de la santé gagne de plus en plus de terrain, y compris sur dans des secteurs que l’on croyait inaccessibles. Après les medicaments, se sont les petites pharmacies qui disparaissent… à quand des consortium gérant la médecine de ville ?

Laisser un commentaire