À Fontjoncouse, quelques semaines après l’incendie qui a ravagé 17 000 hectares dans l’Aude, une rave party a cristallisé la douleur des habitants. Entre colère sourde, violences des agriculteurs et excuses maladroites des participants, l’événement révèle une fracture plus profonde : que faire de la fête quand elle n’a pas de place, sinon celle que l’illégalité lui laisse ?
Nuit d’incendie (Image par Valter Cirillo de Pixabay)
Introduction
L’été 2025 restera gravé dans la mémoire des habitants des Corbières. Dans l’Aude, un incendie d’une ampleur inédite a ravagé 15 communes. Il a anéanti 17 000 hectares de garrigue et de pinèdes, détruit des habitations, brûlé des vignes et des oliveraies centenaires, détérioré les récoltes avant même la vendange et laissé derrière lui une terre noircie et un département en deuil. Dans ce paysage calciné, chaque arbre abattu par le feu incarne une perte irréversible, et chaque geste de solidarité est comme une bougie dans l’obscurité. Chaque sandwich offert, chaque sinistré écouté, chaque olivier arrosé par des bénévoles est un symbole de résistance fragile face à la destruction.
Dans cette atmosphère de douleur et de reconstruction s’est tenue, fin août, une rave party sur les hauteurs de Fontjoncouse. La musique résonnait dans des vallons qui fumaient encore la veille. La fête, joyeuse et insouciante, surgissait dans un lieu marqué par la catastrophe. Et brusquement, ce peuple sinistré qui brillait jusque-là par ses gestes de solidarité montra une face hideuse, brutale, nauséabonde en laissant quelques-uns des siens déverser leur rage et leur violence sur ceux qui dansaient sur les cendres.
Cette juxtaposition brutale entre le deuil et la fête, le silence des arbres et les basses qui font vibrer la terre encore chaude doit nous questionner. La joie et la liberté n’ont-elles rien à apporter à un espace meurtri ? Et jusqu’où la colère, celle des habitants et celle des agriculteurs, peut-elle être considérée comme légitime face à une telle profanation ?
I. Solidarité et impuissance
Il faut avoir vu un champ d’oliviers brûlé pour comprendre ce que signifie la perte. Les feuilles brunies donnent aux arbres des allures de spectres dans un paysage figé. Les plus touchés ne sont plus que des squelettes noircis, alors que parfois le feu a brûlé pendant des jours dans les souches des plus anciens. Certains arbres sont une mémoire familiale, une fidélité transmise de génération en génération, d’autres sont l’espoir d’un renouveau, d’une réinvention face au recul inexorable de la vigne. Tous sont une promesse de récolte qui s’en est allée pour des années. Lorsque le feu les a engloutis, il n’a pas seulement consumé du bois et des fruits. Il a arraché un morceau de notre identité commune et de nos espoirs.
Alors, après l’incendie, nous avons fait ce que nous pouvions. Nous sommes revenus, avec des camions d’eau et des tuyaux improvisés, pour tenter de sauver les survivants. Nous arrosions les oliviers encore vivants, comme on veille un blessé en espérant qu’il tienne jusqu’au matin. Le geste était dérisoire, peut-être même absurde, mais il nous aidait à tenir. Dans cette lutte contre l’impuissance, nous trouvions une forme de dignité.
Au milieu de ces gestes simples, de cette solidarité silencieuse, la rave s’est invitée. Très vite le périmètre fut bouclé et des centaines de jeunes retardataires venus danser déposèrent leurs véhicules sur le bord des routes étroites pour continuer à pied, à travers les vignes, une bière à la main. Ils semblaient découvrir ce qui s’était joué ici quelques jours plus tôt. Leur joie contrastait violemment avec notre douleur. Nous étions encore dans le deuil, dans le recueillement, et eux dans la fête. Alors, chez certains la colère est montée. Une colère sourde, brûlante, difficile à contenir.
Je me surprenais à leur en vouloir de rire, de danser, de vivre comme si de rien n’était. J’aurais voulu qu’ils voient nos visages, qu’ils sentent l’odeur de la fumée qui collait encore aux pierres, qu’ils comprennent que leurs pas foulaient une terre meurtrie. Mais ils ne voyaient rien de cela. Pour eux, c’était un lieu comme un autre, un espace à occuper, à remplir de musique. Pour nous, c’était un tombeau.
Et face à ce décalage, il m’était impossible de trouver les mots. Les interactions étaient sèches. Ils demandaient leur chemin. Ils demandaient parfois même du feu sans anticiper qu’une telle demande au milieu des cendres serait accueillie par des aboiements. Car comment demander à des jeunes, en quête d’oubli et de liberté, de partager un deuil qu’ils n’avaient pas vécu ? Alors la colère est restée là, muette, enfouie. Une colère qui naît lorsque le monde continue de tourner alors qu’on voudrait qu’il s’arrête, ne serait-ce qu’un instant.
II. Honte et sidération
La colère des habitants aurait pu trouver des chemins de dialogue, ou au moins des gestes symboliques pour marquer le refus d’une telle fête. Mais ce qui s’est produit à Fontjoncouse a franchi une ligne. Les tracteurs ont grondé, les engins agricoles se sont avancés comme des béliers de métal, et avec eux sont venus les cris, les menaces, parfois même les coups. Les images de solidarité que nous avions construites depuis l’incendie se sont alors effondrées sous une brutalité aveugle.
Certains parlaient de défendre leur territoire, mais à voir les scènes, il était difficile d’y reconnaître l’esprit paysan. Les oliviers et les vignes n’étaient plus au centre : c’était la haine de l’autre qui avait pris le relais. Des véhicules de participants ont été renversés, des jeunes frappés, des insultes hurlées dans la nuit. Parmi les assaillants, il y avait des viticulteurs, c’est vrai, mais pas seulement. Les gestes, les armes improvisées, l’usage de barres de fer rappelaient moins la tradition des coups d’éclat viticoles que les méthodes d’un militantisme violent d’extrême droite.
Je connais les histoires du CRAV, ce Comité Régional d’Action Viticole qui a longtemps marqué l’Occitanie de ses bombes artisanales, de ses barrages spectaculaires avec des tracteurs et de ses actions coup de poing contre l’État ou la grande distribution. Des méthodes dures, oui, mais qui relevaient d’un combat collectif et d’un langage politique, parfois même portés au grand jour. À Fontjoncouse, ce que j’ai vu ou entendu rapporté n’avait rien de cette dramaturgie-là. Il ne s’agissait pas de défendre le vin du pays face à Bruxelles ou Paris. C’était une chasse, brutale, contre une jeunesse venue danser.
L’usage de barres de fer, les visages dissimulés par la rage rappelaient d’autres modes opératoires. Ceux de groupuscules d’extrême droite, récemment impliqués ailleurs dans la région, dans des attaques contre des bars ou des militants politiques. À Alès, quelques mois plus tôt, les images de militants d’extrême droite frappant des clients avec des barres métalliques avaient circulé. Les ressemblances sont troublantes. Des témoins parlent même d’hommes venus renforcer les agriculteurs, qui n’étaient pas du pays, mais semblaient aguerris à la violence de rue.
Et dans ce tumulte, un autre sentiment m’a envahi. J’ai eu honte. La honte de voir des hommes dont je partage probablement le sang, se transformer en bourreaux pour quelques heures. La honte de constater le silence assourdissant des médias nationaux sur ces exactions, comme si la violence des « nôtres » devait rester hors-champ. Cette honte, lourde, tenace, s’ajoute à la colère initiale et l’engloutit presque.
Car la fête aurait pu être simplement une erreur, un décalage malheureux entre deux mondes. Mais la violence l’a transformée en fracture. Une fracture qui ne se refermera pas facilement, tant elle met en lumière non seulement la douleur des sinistrés, mais aussi la tentation de certains de régler les conflits par la force, au risque de salir la mémoire de nos propres combats collectifs.
III. Les excuses des participants
Quelques jours après la dispersion de la fête et les affrontements, un texte a circulé. Sur les réseaux sociaux, relayé par plusieurs médias régionaux, les organisateurs de la rave ont présenté leurs excuses. Ils y parlaient d’une « grave erreur », reconnaissant la blessure infligée à la population et au territoire. Ils demandaient pardon, « de tout cœur », aux habitants qui avaient vu brûler leurs terres et leurs maisons.
Ces mots auraient pu apaiser. Ils auraient pu ouvrir une brèche, une possibilité de dialogue. Mais pour beaucoup, il était déjà trop tard. L’image des jeunes dansant sur une colline encore marquée par les flammes s’était gravée dans les mémoires. Les excuses, aussi sincères soient-elles, venaient après coup, quand le mal était fait. Elles apparaissaient comme un aveu de maladresse plus que comme une réparation.
Pourtant, il serait injuste de les balayer d’un revers de main. Car à travers ces phrases maladroites mais empreintes de regrets, s’est manifesté une prise de conscience. Non, ils n’avaient pas voulu blesser. Non, ils n’avaient pas mesuré le choc symbolique d’une fête dans un lieu meurtri. Oui, ils reconnaissaient que leur besoin de liberté s’était heurté de plein fouet au besoin de recueillement d’un territoire.
Le problème, c’est que ces excuses n’ont pas trouvé de récipients pour les accueillir. Elles se sont perdues dans un climat saturé de colère et de ressentiment. Les viticulteurs les plus violents ne voulaient pas entendre parler de pardon. Les habitants endeuillés n’avaient pas la force d’écouter. Et les médias, eux, ont préféré amplifier le spectaculaire des affrontements plutôt que relayer les mots d’apaisement.
Il reste de cette séquence une impression d’inachevé. Comme deux tragédies s’étaient superposées. Celle d’un territoire ravagé par le feu, et celle d’une fracture sociale révélée par la fête. Les excuses des teufeurs n’effacent pas la douleur, mais elles rappellent au moins une chose essentielle. La profanation n’était pas volontaire. Elle est née d’une incompréhension, d’un aveuglement réciproque, et d’un manque cruel d’espaces pour se rencontrer autrement que dans la confrontation.
Et dans ce sens il faut le dire sans ambiguïté. Le dispositif policier a échoué. Il a distribué des amendes et empêché que la fête ne prenne davantage d’ampleur, mais il a échoué à prévenir les violences et les dégradations des véhicules. Le dispositif policier a échoué parce qu’il n’a pas compris la menace qui pesait sur les fêtards.
IV. L’illégalité construite
Au cœur de cette débâcle symbolique, une autre question surgit. Pourquoi n’y a-t-il presque jamais d’espaces officiellement reconnus pour les rassemblements festifs de ce type ? Pourquoi toute free party, toute rave dans la nature, semble condamnée d’avance à l’illégalité, à la clandestinité ?
La loi française prévoit aujourd’hui des cadres pour interdire, déclarer, sanctionner les rassemblements musicaux sauvages. Par exemple, dès qu’un événement musical en plein air rassemble plus de 500 personnes, il doit être déclaré un mois à l’avance à la préfecture, sous peine de sanctions. Le préfet a également le pouvoir d’interdire l’événement s’il menace l’ordre public. Mais ce régime légal ne prévoit aucune obligation légale claire pour que l’État ou les collectivités locales offrent ou aménagent des terrains appropriés, accessibles, sécurisés, des lieux où les fêtes peuvent exister sans violer des interdictions.
Cette absence d’espaces alloués crée un cercle vicieux. Faute de lieux légaux, les organisateurs sont poussés à faire leurs événements dans la nature, sur des terrains agricoles, dans des zones sensibles ou protégées. Et quitte à ne pas pouvoir respecter la loi, ils ne respectent pas davantage un arrêté d’interdiction d’accès à un massif édicté par le Préfet. S’en suivent des dégâts, des conflits, des interventions policières, des sanctions.
Un parallèle doit être fait avec les débats sur le mode de vie itinérant, ou sur les installations illégales. Là aussi, le droit exige que des aires soient prévues, que les communes aménagent des lieux de passage ou de séjour. Mais très souvent, ces aires sont rares, éloignées, mal conçues, mal financées. Quand une population itinérante stationne “hors norme”, elle le justifie souvent par l’absence de solution. Lorsque des fêtes se tiennent dans des lieux non aménagés, les mêmes raisons se retrouvent : absence d’offre, de volonté politique, de reconnaissance. Ces manières d’être ensemble ont en commun d’être jugées indésirables plus ou moins ouvertement par les responsables publics. Leur illégalité construite rend légitime la colère. Mais une colère qui déborde vers la violence révèle notre échec collectif, en tant que société, de n’avoir pas créé les conditions pour que la fête soit vécue avec moins de heurts, avec plus de respect pour les lieux, avec davantage d’écoute mutuelle.
Sans cette faute qui est la nôtre, les fêtards ne seraient pas venus à Fontjoncouse. Je n’aurais pas eu le sentiment que ma terre était profanée et je n’aurais pas ressenti de honte devant la violence des miens. Sans cet échec qui est le nôtre je vous aurais parlé que de cet élan de solidarité exceptionnel qui me rend si fier d’être d’ici.
Laurent Fabas pour le Clairon de l’Atax le 20/09/2025



Voilà un commentaire d’une rare intelligence et d’une profonde humanité. Moi aussi j’ai été indignée en apprenant que des centaines de jeunes s’étaient rassemblés sur une terre meurtrie et face à des habitants encore « endeuillés » par la perte de leurs terres, de leurs bêtes , de leur habitat. Mais L.F. a raison de voir autre chose dans la colère et la brutalité des ripostes et en effet le rejet de ces jeunes n’est pas sans rappeler celui qui se manifeste à l’égard des gens du voyage.
Conclusion triste, peu optimiste …..