Chronique d’une émancipation citoyenne

Cinquante-cinq ans après l'irruption novatrice d'Hubert Mouly, la boucle est bouvlée ! "Nouveau Narbonne" est devenue cette baronnie immobile, convaincue d’être dépositaire d’un droit divin et usée par le pouvoir.

Forum romain lieu du débat public (mage par Adam de Pixabay)

   Il aura fallu dix-huit mois. Dix-huit mois d’un interminable tunnel politique pour qu’émerge enfin une proposition claire à Narbonne. Pour comprendre la naissance de la liste « Nous sommes Narbonne », il ne suffit pas de regarder les événements des dernières semaines. Il faut remonter le fil d’une mécanique de l’échec soigneusement entretenue par ceux qui prétendent aujourd’hui incarner l’union ou la radicalité. Nous avons reconstitué l’histoire souterraine d’une émancipation citoyenne qui s’est construite contre les appareils politiques locaux.

Le péché originel de l’été 2024

   Tout remonte à la vague d’espoir créée par Nouveau Front Populaire. À l’été 2024, les urnes narbonnaises envoyaient un message sans équivoque. Malgré son échec dans la circonscription, sur la commune de Narbonne, la gauche pouvait encore gagner. L’élan citoyen était là, palpable, prêt à déborder sur le municipal. Mais cet élan se brisa net contre un mur de procédure.
   La candidate aux législatives, aujourd’hui recasée confortablement au sein de « Narbonne en Grand », imagina une structure censée organiser la suite. Elle imposa la création d’un « bureau politique ». Sous ce nom, vite renié, se cachait une machine à broyer les initiatives. Ce cénacle réunissait les chefs locaux des partis, avec pour certains un seul objectif cynique. Ils venaient simuler le dialogue pour mieux acter, semaine après semaine, l’impossibilité de s’entendre. L’énergie citoyenne de l’été 2024 mourut dans ces réunions stériles. Le message envoyé à la population fut désastreux.

L’imbroglio de l’automne 2024

   Dès l’automne, des partis commencèrent à se rencontrer selon un autre format, calqué sur celui des départementales de 2021. Autour du PS se rassemblèrent le PCF, EELV et le PRG. LFI n’était pas invité, pas plus que le MCN (Mouvement Citoyen Narbonnais), pourtant élu avec eux en 2020 dans l’opposition municipale. En coulisse l’explication de ce format était l’impossibilité de travailler avec un animateur LFI local jugé trop conflictuel. Le MCN constituait un dommage collatéral. Mais le vrai motif était stratégique. En créant un arc politique dont il occupait le centre, le PS était mécaniquement positionné en point d’équilibre et son candidat devenait naturel. Au sein du PS, la désignation de Nicolas Sainte-Cluque comme chef de file provoqua des remous. Les démissions se succédèrent au conseil municipal révélant son isolement. Sur les 7 postes obtenus en 2020, seulement 4 seront encore occupés par ses fidèles en fin de mandat. Écartés des tractations, les conseillers municipaux du MCN décidèrent alors de reprendre leur autonomie.

L’espoir déçu de mai

   La riposte au meeting du RN le 1er mai 2025 rassembla 8000 personnes. Comme les appareils échouaient à travailler ensemble, la dynamique fut citoyenne. Des figures émergèrent comme celle de Laurent Fabas qui animait l’organisation. Malgré le soutien national de La France Insoumise, l’animateur local de LFI et son comparse se lancèrent dans une campagne de sabotage et de dénigrement. En parallèle, le PS tenta de préempter l’évènement en lançant sa plateforme « Narbonne en Grand ». En réponse, un appel pour le rassemblement d’« Une Seule Gauche » fut lancé par la base. Les protagonistes politiques, pour préserver les chances d’une hypothétique union, restèrent muets dans la presse face à la manœuvre. Une omerta médiatique s’installa pour ne pas insulter l’avenir, laissant le champ libre au narratif du PS.

Le piège d’octobre

   À la rentrée 2025, le collectif « Une Seule Gauche » décida, après des mois de réunions discrètes, de mettre la question de l’union sur la place publique. Il proposait que la méthode change. Il avait identifié un prérequis pour que l’union soit possible : il fallait que personne ne soit exclu des prises de décision
   Les postures de LFI et du PS formèrent une sorte de ″miroir bloquant″. LFI posait son programme comme un préalable, le reste pourrait être débattu ensuite. Le PS voulait une tête de liste vite, le reste serait pour plus tard. « Une seule Gauche » organisa une réunion publique le 7 octobre pour montrer que ces positions n’étaient pas incompatibles. Le collectif choisit d’envoyer un communiqué et de ne pas avoir de porte-parole. Le journaliste de l’Indépendant contacta alors Nicolas Sainte-Cluque et le 30 septembre celui-ci tira une première salve dans la presse locale. Il afficha son scepticisme face à l’initiative qui contestait de facto son leadership, attaqua sur la laïcité du collectif et évoqua la probabilité d’un pugilat dans l’article qui annonçait la tenue de la réunion.

   Lors des séances préparatoires à cette réunion publique se produisit alors un moment lunaire. « Narbonne en Grand » demanda à « Une Seule Gauche » s’ils avaient une candidature à proposer pour la tête de liste. La réponse fut claire : même Nicolas Sainte-Cluque pouvait être tête de liste, si cette décision était prise en commun. La semaine suivante, son camp annonçait « Puisqu’il vous convient, nous l’avons désigné ».
   La réunion publique du 7 octobre scella en réalité le divorce. Quatre-vingts personnes votèrent à l’unanimité pour poursuivre la démarche engagée par le collectif  « Une seule gauche ». L’image était belle : la réalité était plus sombre. Le secrétaire de section du Parti Socialiste prit la parole pour expliquer calmement qu’une stratégie à deux listes au premier tour constituerait une option viable. Le masque tomba. : plus question d’une seule liste…
   Il fut alors clair pour le Mouvement Citoyen Narbonnais (MCN) que « Narbonne en Grand » ne cherchait pas des partenaires, mais des vassaux. Le 10 octobre, le MCN annonça à Nicolas Sainte-Cluque son refus d’attendre davantage le bon vouloir d’un calendrier socialiste qui jouait la montre. Celui-ci y vit une menace.

   Des figures de médiation comme Benoît Perez, usées par ce double jeu permanent, jetèrent l’éponge. D’autres comme Laurent Fabas prirent acte de ce naufrage. Celui-ci tenta d’abord de recoller les morceaux, se rendit aux ateliers de « Narbonne en Grand » mais se heurta à un mur. Le refus de travailler avec La France Insoumise était viscéral et définitif.
   L’idée s’imposa que la seule stratégie pouvant permettre la victoire de la gauche était d’aller renforcer le camp de ceux qu’on n’écoute pas, pour rouvrir les portes qui venaient de se fermer.

La guerre d’usure des commissions

   Une nouvelle dynamique s’enclencha alors. Elle regroupait dans un nouveau collectif réunissant LFI, le MCN, le NPA ainsi que des citoyens non encartés. L’espoir renaissait, vite douché par une nouvelle forme de bureaucratie, plus radicale mais tout aussi bloquante.
   Le 7 novembre marqua le début d’hostilités internes. Lors de la première réunion publique de ce nouveau collectif, l’animateur local LFI s’empara de la parole en fin de séance. Il annonça unilatéralement la dénonciation des Délégations de Service Public (DSP) sur l’eau comme première mesure phare d’un futur programme. Cette annonce stupéfia les participants. La mesure avait été écartée en réunion préparatoire, compte tenu de son coût et de sa non-conformité au programme nationalde LFI qui aborde cette question avec pragmatisme.
   Laurent Fabas fut chargé du compte-rendu de cette réunion, mais son texte, fidèle aux débats, fut rejeté par les animateurs LFI qui attendaient un tract politique et non un procès-verbal circonstancié et démocratique.
   S’ouvrit alors une période surréaliste. Les réunions hebdomadaires du collectif se tenaient dans des cafés. Que ce soit au Théâtre ou aux Quatre Fontaines, le scénario se répétait inlassablement. Les animateurs LFI ouvraient chaque séance en remettant en cause les décisions validées la semaine précédente. La réunion consistait alors à leur réexpliquer des évidences, pour tout recommencer sept jours plus tard. Ils faisaient ainsi subir à leurs plus proches alliés ce qui avait fait exploser le bureau politique du NFP un an auparavant.

   Le dossier des DSP ( Délégation de service public) devint le symbole de cette incompétence dogmatique. Une note technique évalua le coût de la dénonciation brutale des contrats à 34 millions d’euros de pénalités pour l’agglomération. Ce chiffre enterrait le sujet pour toute personne raisonnable. Pourtant, la semaine suivante, le binôme revint à la charge avec le terme « renégociation ». Leur seul argument face au risque de faillite municipale tenait en trois mots : « rapport de force ». Comme si manifester sous les fenêtres de l’Hôtel de Ville allait effacer les clauses juridiques d’un contrat.

Le coup de force raté du 3 décembre

   La situation devint intenable. Une deuxième réunion publique était programmée pour le 12 décembre. L’ordre du jour prévoyait la désignation démocratique de la tête de liste et le choix du nom du mouvement par un vote public.
   Conscients de leur position ultra-minoritaire et du fait que l’assemblée ne suivrait pas leurs directives, les animateurs LFI tentèrent un coup de force. Ils annoncèrent qu’il n’était pas question de laisser l’assemblée décider, car elle risquerait de prendre une décision qui ne leur conviendrait pas. Au-delà de cet aveu de faiblesse, ils s’opposaient ouvertement au premier point du programme de LFI : la révolution citoyenne. Ils révélaient ainsi que leur conception de la démocratie participative se limitait à faire valider par la foule leurs propres décisions.
   Le 3 décembre, la réunion de travail tourna à la dispute. Acculés, l’animateur problématique et ses suivants décidèrent de faire scission. L’autre animateur LFI démissionna sur le champ.
   Ils partirent seuls.  Les habitants de quartier restèrent à la réunion ! la plupart des militants insoumis resta aussi ainsi que les écologistes présents et les autres participants à titre personnel. L’ambiance changea instantanément. Le départ des saboteurs agit comme une libération. Le travail reprit, allégé, efficace, joyeux.

La naissance d’une force adulte

   Ce que les Narbonnais découvrent aujourd’hui sous le nom « Nous sommes Narbonne » est le fruit de cette sélection radicale. Cette liste rassemble ceux qui ont tenu jusqu’au bout dans leur projet d’une candidature démocratiquement désignée, ceux qui ont refusé la tutelle anesthésiante des appareils et le caporalisme inefficace de petits chefs insoumis.
   Ces mois de lutte n’auront pas été inutiles : ils ont forgé un collectif immunisé contre le leurre dess éléments de langage et se sont rodés à l’exercice de la contradiction. Jean-Luc Maury et Nicolas Sainte-Cluque ont rendu, bien malgré eux, un fier service à cette liste citoyenne. En essayant de l’étouffer, ils l’ont obligée à devenir adulte, compétente et totalement indépendante.

Il y a une ironie féroce à regarder la situation politique à Narbonne aujourd’hui. Pour comprendre ce qui se joue avec « Nous sommes Narbonne », il faut ouvrir les livres d’histoire.

   Lors des élections municipales de 1971, un avocat nommé Hubert Mouly faisait irruption dans une ville verrouillée depuis des lustres par la gauche traditionnelle. Face à l’hégémonie des appareils et des candidats « sortants », il avait refusé les étiquettes. Il avait rassemblé la société civile et les compétences localement disponibles sous une bannière inédite, « Nouveau Narbonne ». Son credo était simple : la ville avant les partis. A l’issue du scrutin, il avait balayé le vieux monde.

   Cinquante-cinq ans plus tard, la boucle est bouclée. « Nouveau Narbonne » est devenue cette baronnie immobile, convaincue d’être dépositaire d’un droit divin et usée par le pouvoir.
   
Et face à elle, que voyons-nous ? Une liste citoyenne, menée non plus par un avocat, mais cette fois par un ingénieur, qui refuse d’être mise sous tutelle et qui prétend rassembler toutes les compétences locales pour « réparer » la ville.

   En forçant le verrou des appareils de gauche et en s’adressant directement aux Narbonnais, « Nous sommes Narbonne » ne fait rien d’autre que réactiver la méthode gagnante d’Hubert Mouly. La différence est cependant cruciale, « Nous sommes Narbonne » veillera dans son projet à ne pas installer au pouvoir un nouveau clan de notables.

La rédaction du Clairon de l’Atax le 20/12/2025

Publié par La Rédaction du Clairon de l'Atax

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